Notes CA fournit
des rapports périodiques sur les Initiatives en matière
de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne
et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la
Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge
and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif
entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions
de développement et les organisations multilatérales.
Les opinions exprimées dans le présent article sont celles
des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées
au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative.
Une page web sur les IK est disponible à l’adresse www.worldbank.org/afr/ik/
Innovation
locale au Burkina Faso dans la vulgarisation agriculteur-à-agriculteur
Une
attention croissante est de plus en plus accordée à l'innovation
locale dans l'agriculture – le processus par lequel les agriculteurs
développent de nouvelles et meilleures manières de faire
les choses, principalement en utilisant les ressources locales et sur
leur propre initiative, sans pression ou appui direct des agents de
la recherche formelle ou du développement. Dans ce processus,
les agriculteurs ont développé non seulement de meilleures
techniques de culture mais également de meilleures manières
de s’organiser. Dans la région du Yatenga au Burkina Faso,
des améliorations locales d’une technique de culture traditionnelle
sont devenues très répandues, en grande partie à
cause de l’esprit d’innovation des agriculteurs dans le
développement de leurs propres méthodes de vulgarisation
agriculteur-à-agriculteur. Ils ont trouvé des moyens très
efficaces de diffuser leurs idées et d'encourager d'autres agriculteurs
à les expérimenter.
Au début des années 80, des agriculteurs de la région
du Yatenga situé sur le Plateau Central fortement peuplé
du Burkina Faso ont développé – de leur propre initiative
– des méthodes de réhabilitation des terres dégradées
en améliorant les poquets traditionnels de semis connus sous
le nom de zaï. Dans les petits trous creusés dans le sol
latéritique stérile, les agriculteurs mettent de la matière
organique qui attire les termites. Celles-ci creusent de petites galeries
dans le sol et améliorent la structure du sol, de sorte que l'eau
peut s’y infiltrer et être conservée. En digérant
la matière organique, les termites rendent les nutriments plus
facilement disponibles aux racines des plantes. La plupart des agriculteurs
cultivent du mil ou du sorgho ou les deux céréales dans
les zaï. Parfois ils sèment des graines d’arbres directement
avec les céréales dans les mêmes poquets. De cette
façon, les jeunes arbres profitent également de la concentration
d'engrais et d’eau dans les poquets, destinés en priorité
aux céréales. Lorsqu’ils moissonnent le grain, les
agriculteurs coupent les tiges à une hauteur de 50–75 centimètres.
Les parties des tiges qui restent debout protègent les jeunes
plants d'arbres du bétail qui pâture traditionnellement
dans les champs moissonnés. Ainsi, le zaï est utilisé
pour créer ou restaurer des bosquets, en vue de vendre le bois
et d'autres produits.
Certains des agriculteurs dont la créativité et le dynamisme
ont contribué à ces améliorations de la technologie
locale du zaï ont lancé des activités en vue de diffuser
et d’améliorer encore davantage cette technologie. Les
trois approches de vulgarisation agriculteur-à-agriculteur développées
par les agriculteurs innovateurs du Burkina Faso et décrites
ici – à savoir les approches " jour de marché
", " enseignant-élève " et " école
de zaï sur le terrain " – sont, en elles-mêmes,
des innovations locales.
L'approche " Jour de marché "
Vers 1980, dans
le village de Gourga, situé à quatre kilomètres
à l'ouest de Ouahigouya, la capitale de la région du Yatenga,
Yacouba Sawadogo commença à améliorer les poquets
traditionnels de semis par toute une série d'expérimentations.
Depuis 1984, Yacouba Sawadogo utilise
l’approche " jour de marché " pour donner aux
agriculteurs l’occasion de partager leurs adaptations et leurs
améliorations de la méthode traditionnelle du zaï
et favoriser ainsi sa diffusion. Non seulement lui mais également
d'autres agriculteurs ont effectué des expériences informelles,
par exemple, trouver les moyens les plus efficaces pour faire pousser
des plants d'arbres dans les zaï, vérifier les effets résiduels
du compost sur les céréales cultivées au cours
d’une deuxième saison, expérimenter des combinaisons
d'engrais organiques et inorganiques dans les zaï, et essayer de
cultiver différentes variétés de cultures dans
les zaï.
Au début, ces rassemblements étaient petits, mais maintenant
chaque jour de marché attire des agriculteurs de plus de 100
villages. Les rassemblements se tiennent deux fois par an. Le premier
jour de marché se tient peu de temps après les récoltes,
et les agriculteurs apportent un échantillon des différentes
variétés de cultures (mil, sorgho, maïs, niébé)
qu’ils ont cultivées dans leurs zaï. Yacouba Sawadogo
stocke ces graines chez lui. Le deuxième jour de marché
se tient juste avant la saison des pluies. Parmi les graines stockées,
les agriculteurs peuvent choisir les espèce et les variétés
qu'ils voudraient semer dans leurs zaï, prenant en compte les améliorations
survenues dans les conditions par suite de leurs efforts.
Chaque jour de marché a un thème spécifique. Par
exemple, un jour de marché était consacré à
la culture du sésame. Un autre thème était l'utilisation
du zaï pour faire pousser des arbres directement à partir
de la graine. A chaque jour de marché, il y a également
une exposition des outils locaux utilisés pour creuser les zaï.
Cela permet aux agriculteurs d'autres régions de voir eux-mêmes
quels outils peuvent être utilisés et d’apprendre
où ils peuvent les acheter.
Les agriculteurs impliqués dans les marchés du zaï
ont créé des " Association de Groupes de Zaï
pour le Développement du Sahel ", principalement en vue
de mobiliser l’appui financier ou matériel extérieur
pour diffuser la technologie du zaï. L'Assemblée générale
de cette association se tient pendant les jours de marché. L'appui
extérieur a jusqu'ici été plutôt modeste.
En 1997 l'Association a reçu trois motos, du carburant et du
ciment d'une organisation non-gouvernementale. Avant 1997, Yacouba Sawadogo
utilisait sa propre moto et achetait son propre carburant pour sillonner
les villages afin de diffuser son message et pour encourager les agriculteurs
à partager leurs expériences et à apprendre durant
les jours de marché. Cependant, la télévision nationale
du Burkina Faso a produit un documentaire sur l’approche jour
de marché, et la radio a diffusé deux émissions
sur les réalisations de Yacouba Sawadogo dans la gestion des
ressources naturelles.
Beaucoup de visiteurs viennent à sa ferme, et les recevoir prend
beaucoup de temps. La solution qu'il a trouvée est de demander
une " contribution " de chaque visiteur. Ceux qui viennent
de l'étranger sont invités à planter un jeune plant
d'arbre, que Yacouba Sawadogo a fait pousser dans sa propre petite pépinière,
et les groupes d’agriculteurs venant d’ailleurs au Burkina
Faso ou d'Afrique de l’Ouest sont invités à creuser
quelques zaï dans son champ. Cela constitue également une
sorte de formation sur le tas.
Qu’est-ce qui motive Yacouba Sawadogo à diffuser ses innovations
et celles d’autres agriculteurs si activement? Il dit qu'il veut
montrer que la dégradation environnementale n'est pas irréversible
et qu'il est possible de gagner sa vie en cultivant au Yatenga. En même
temps, il veut être reconnu comme un innovateur et cette reconnaissance
publique est une incitation importante pour lui.
L'approche
" Enseignant-Elève "
Dans le village
de Gourcy, Ali Ouédraogo, un agriculteur innovateur très
expérimenté, a beaucoup investi dans l’amélioration
du zaï en le combinant avec l’application du compost, la
plantation d’arbres et la protection des arbres et des arbustes
qui régénèrent naturellement le sol. Il a formé
différents agriculteurs dans cinq villages près de Gourcy
et leur rend régulièrement visite pour travailler avec
eux directement dans leurs champs. Il fait cela pour leur montrer comment
il utilise le zaï, pour leur donner des conseils et pour échanger
des idées avec eux.
Certains de ses élèves ne se contentent pas seulement
d'adopter ce qu'il suggère. Ils effectuent leurs propres expériences
basées sur son idée originale et développent des
adaptations de cette idée. Par exemple, un agriculteur, Hamadé
Bissiri, trouvait que les zaï d’Ali étaient excessivement
grands et demandaient beaucoup de temps et de force physique pour les
creuser. Tout le monde ne peut pas faire cela. Hamadé Bissiri
a donc modifié la disposition et les dimensions des zaï
pour convenir à sa capacité. D'autres agriculteurs ont
expérimenté l’application de différentes
quantités de matière organique au moment du semis ou de
la plantation dans les poquets.
Depuis 1993, Ali a formé douze agriculteurs. Ses " élèves
" à leur tour, forment d'autres agriculteurs aux techniques
améliorées du zaï, à leur demande. Ces agriculteurs-formateurs
ne sont pas payés pour leurs services. Leur principale récompense
est l’estime sociale qu’ils en retirent, mais cela est parfois
accompagné de cadeaux d'appréciation (poulets, noix de
cola ou un repas).
L'approche " École de zaï sur le terrain "
Dans le village
de Somyanga dans la région du Yatenga, Ousséni Zoromé
a lancé l'approche " École de zaï sur le terrain
". En 1992, il a commencé à former quelques agriculteurs
locaux sur la manière de faire de bons zaï. Pour cela, il
a choisi le site le plus pauvre possible, immédiatement à
côté de la route bitumée reliant Ouahigouya à
Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Les sols à cet endroit
avaient été complètement détruits par les
bulldozers qui construisaient la route. Les agriculteurs utilisèrent
les différentes améliorations sur la technique du zaï,
telle que l'application de matière organique (compost ou engrais)
et l’utilisation de variétés adaptées de
céréales, et évaluèrent les résultats
ensemble. Ils réussirent à réaliser une récolte
de millet de 400 kilogrammes à l’hectare sur cette terre
très pauvre. Tous ceux qui voyageaient sur cette route principale
remarquaient immédiatement cela, parce que c'était une
année de sécheresse extrême et beaucoup de cultures
avaient échoué. En outre, le ministre de l'agriculture
vit la parcelle et fit venir une équipe de la télévision
nationale pour la filmer.
Ousséni Zoromé commença alors à organiser
plus de groupes d’agriculteurs, qu'il appela des " Ecoles
de Zaï sur le terrain ". Chaque groupe doit réhabiliter
collectivement un lopin de terre dégradée. De cette manière,
tous les participants sont formés sur le terrain. Les rendements
obtenus sur le lopin de terre réhabilité sont en partie
partagés entre les membres de l’Ecole et en partie utilisés
pour acheter les intrants agricoles et les outils nécessaires
pour expérimenter le zaï. Les expériences conçues
par les agriculteurs comprennent une comparaison de l'impact du compost
et de la fumure non-décomposée et l’expérimentation
d’une variété de millet précoce qui est rare
dans la région du Yatenga.
Ousséni Zoromé et les groupes d’agriculteurs qui
ont formé les Ecoles de Zaï sur le terrain ont largement
promu à la fois la technologie améliorée et leur
nouvelle approche à la vulgarisation. Ils ont maintenant formé
une union régionale – l'" Association pour la conservation
de l'eau et des sols au Yatenga " – qui comprend environ
50 groupes d’agriculteurs dans cinq parties (Départements)
de la région. Cette association a installé un site d’apprentissage
pratique sur le zaï dans chaque Département. Chaque groupe
d’agriculteurs paye une contribution de 5000 CFA (US$ 8) pour
devenir membre d'une union régionale. Ousséni Zoromé
n'a personnellement reçu aucun soutien matériel pour son
travail volontaire de vulgarisation excepté de temps à
autre un peu de carburant pour sa moto de la Direction Régionale
de l’Agriculture. Habituellement, cependant, il achète
son propre carburant.
Le succès des Ecoles de Zaï sur le terrain s’est étendu
au-delà des frontières de la région du Yatenga.
Des membres de l'Association ont reçu des visites d’agents
du développement venant d'autres régions du Burkina Faso
qui étaient intéressés d’en savoir plus sur
les écoles de zaï sur le terrain, et des membres de l'Association
ont accueilli des groupes d’agriculteurs venus pour apprendre
d'eux. Ces stagiaires rentrent chez eux non seulement avec de nouvelles
connaissances mais aussi habituellement avec quelques semences et/ou
outils qu’ils utiliseront dans leurs propres expérimentations
du zaï.
Les chercheurs et les agents de vulgarisation formels qui ont été
témoins du succès de cette initiative reconnaissent que
c'est un modèle pratique de développement participatif
de l'innovation qui met les agriculteurs au centre d'un processus auto-piloté
d'apprentissage et de partage. Cela est devenu très évident
durant l’" atelier foire " sur l'innovation locale par
les agriculteurs, qui s’est tenu en mars 2004 à Ségou,
au Mali, où Ousséni Zoromé a présenté
les expériences de ses Ecoles de Zaï sur le terrain.
Vers la sécurité alimentaire et la richesse
Ces trois approches
à la vulgarisation agriculteur-à-agriculteur ont toutes
été développées sur l'initiative des agriculteurs
qui, en réalité, sont devenus des prestataires de services
publics qui ne reçoivent aucune rémunération pour
leur temps de travail. Tout au plus, ils reçoivent de certaines
ONG locales ou d’individus un certain soutien extérieur
limité pour leurs déplacements. Au début, ces agriculteurs
ont eu peu de liens avec les services de vulgarisation du gouvernement
mais, à mesure qu’ils ont commencé à s'organiser
en unions plus grandes, telles que l'Association des Ecoles de Zaï
sur le terrain, ils ont commencé à recevoir un certain
appui dans la formulation de propositions pour acquérir des outils,
et ils ont reçu des informations sur les réunions régionales
ou nationales pertinentes à leurs activités. La Direction
Régionale de l'Agriculture accorde des allocations de voyage
et des indemnités de subsistance aux agriculteurs qui assistent
à ces réunions.
Grâce en grande partie aux efforts de personnes comme Yacouba
Sawadogo, Ali Ouédraogo et Ousséni Zoromé, les
agriculteurs de la région du Yatenga et d'autres régions
du Plateau Central fortement peuplé du Burkina Faso s’intéressent
de plus en plus à la technique du zaï. Dans les conditions
de sécheresse telles que celles qui règnent sur le Plateau
Central, cela n’est pas étonnant. Les poquets recueillent
et concentrent l'eau de ruissellement, permettant aux agriculteurs de
faire une utilisation très efficace de petites quantités
d'engrais ou de compost ou – si disponibles – d’engrais
chimiques. L'utilisation du zaï permet aux agriculteurs de rendre
de plus grandes superficies de terre convenables pour la culture et
la plantation d’arbres, d’augmenter la production, de réduire
les aléas de la production et d'améliorer la sécurité
alimentaire des ménages. Ces agriculteurs innovateurs ne veulent
pas monopoliser leurs connaissances. Ils sont généreux
de partager leurs découvertes et leurs expériences avec
d'autres. Les bénéfices qu’ils en retirent sont
principalement, comme indiqué plus haut, la satisfaction personnelle
et une plus grande reconnaissance sociale. Ces raisons semblent avoir
été leurs principales motivations pour développer
leurs propres modèles de vulgarisation pour former et donner
des conseils pratiques à d'autres agriculteurs, qui – à
leur tour – sont enthousiastes d’apprendre d'eux et de former
encore plus d’agriculteurs.
Cet article a
été écrit par Aly Ouédraogo du Réseau
MARP à Ouagadougou, et Hamado Sawadogo du Centre National de
Recherche Agricole (INERA) à Tougan, Burkina Faso, avec l'assistance
éditoriale de Chris Reij (Vrije Universiteit Amsterdam) et
Ann Waters-Bayer (ETC Ecoculture). La documentation de ces approches
de vulgarisation développées par des agriculteurs pour
promouvoir les technologies et les innovations locales a été
effectuée dans le cadre du programme Indigenous Soil and Water
Conservation (ISWC) financé par la Direction Générale
néerlandaise pour la Coopération Internationale (DGIS).