IK Notes fournit
des rapports périodiques sur les Initiatives en matière
de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne
et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la
Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge
and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif
entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions
de développement et les organisations multilatérales.
Les opinions exprimées dans le présent article sont celles
des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées
au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative.
Une page web sur les IK est disponible à l’adresse : http:///www.worldbank.org/afr
ik/default.htm
Intégration
des Savoirs Locaux des Pasteurs Borana dans les Stratégies de
Gestion des Pâturages au Sud de l’Ethiopie
Gestion
des pâturages chez les Borana: passé et présent
| Les savoirs locaux (IK) des pasteurs autochtones sur l'écologie
et l'organisation sociale ont conduit à des stratégies
de gestion des pâturages appropriées pour les conditions
de pluviométrie irrégulière des terres arides africaines.
La transhumance des troupeaux était traditionnellement pratiquée
comme principale stratégie d’exploitation des ressources
des pâturages dispersés sur de grands espaces. Des régimes
fonciers de propriété commune des ressources ont été
conçus pour permettre aux groupes d'utilisateurs de longue durée
de coordonner l'accès à ces ressources partagées
des pâturages durant les années normales et de négocier
l’utilisation des ressources essentielles pendant les périodes
de pénurie. Les pasteurs Borana du sud de l’Ethiopie et
du nord du Kenya ont développé un système particulièrement
efficace de gestion des ressources naturelles. L'approvisionnement en
eau permanente était limité à quelques unités
de puits profonds groupés dans une zone centrale. L'accès
à l'eau déterminait l'utilisation des pâturages
environnants. Les troupeaux étaient déplacés entre
les pâturages de saison sèche et de saison humide. L'organisation
sociale coordonnait et faisait respecter les décisions concernant
la gestion des pâturages entre les différents utilisateurs
de ces ressources. Spécialisés dans l’élevage
de bétail, les Borana ont atteint un niveau exceptionnel de productivité
en termes de ressources en bétail et en pâturages. Cependant,
les interventions de recherche et de développement ne prenaient
pas en compte les connaissances et les compétences des Borana
dans la gestion des pâturages. Les interventions visaient simplement
à accroître la productivité des pâturages
initiée dans les années 70. La construction d’étangs
d'abreuvage dans les zones de pâturage de saison humide avait
pour but de diminuer la pression sur les pâturages de saison sèche.
Mais au lieu de cela, cette stratégie a ouvert les zones de pâturage
de saison humide à une utilisation sur toute l'année et
a poussé ces pâturages à libre accès et deux
groupes importants de puits vers la région administrative somalienne
voisine. Cet état de fait a privé effectivement les Borana
de l'accès aux pâturages les plus fertiles, a détruit
les arrangements réciproques qui existaient entre les Borana
et les communautés pastorales somaliennes et a amené des
conflits ethniques. Les services d’encadrement agricole favorisaient
la culture dans ces zones précieuses de pâturage et bloquaient
les mouvements des troupeaux. L'interdiction officielle de brûlure
dans les pâturages et l'installation de ranchs commerciaux privés
ont aggravé la désintégration du système
traditionnel Borana d’utilisation des ressources. L'expérience
des Borana montre très clairement que ignorer les IK des pasteurs
contribue à la dégradation progressive des pâturages,
à l'érosion de structures sociales importantes et à
la pauvreté parmi les populations pastorales.
Le défi pour toute future planification de développement
pastoral est de concevoir des concepts pratiques pour revitaliser les
IK des pasteurs. La solution n'est pas de romancer ces IK, mais plutôt
de soutenir les pratiques aux valeurs avérées et de réorienter
les interventions
externes de manière à soutenir les stratégies des
pasteurs en vue de préserver leurs moyens d’existence.
Des approches innovatrices sont nécessaires pour intégrer
les connaissances autochtones et exogènes dans la planification
et la prise de décision en matière de développement.
Des leçons peuvent être tirées des recherches ayant
exploré les possibilités de développement pastoral
basé sur les IK dans les prairies Borana du Sud de l’Ethiopie.
Une approche par étapes a produit des connaissances spécifiques
sur les stratégies des pasteurs dans la gestion des pâturages
et a aidé à comprendre les difficultés actuelles
rencontrées dans leur application.
Étapes
dans l’exploration du système de gestion des pâturages
basé sur les IK
Identification
des IK dans la gestion des pâturages
Deux zones en pays Borana ont été comparées. Celles-ci
différaient en termes de leurs fonctions dans le système
traditionnel de gestion des pâturages et de l'ampleur des interférences
externes. Web est traditionnellement une zone de pâturage de saison
sèche contenant une des unités de puits profonds groupés
les plus anciens. Dida Hara est une ancienne zone de pâturage
de saison humide où la construction d’étangs d'abreuvage
a induit un pacage ininterrompu sur toute l’année et une
occupation incontrôlée des terres. En se basant sur la
classification des pâturages par les pasteurs, des schémas
saisonniers d'utilisation des territoires ont été identifiés.
Une cartographie participative de l'utilisation des territoires a été
combinée à des mesures par GPS des catégories d'utilisation
des territoires et à des calendriers de mouvements des troupeaux.
Les mouvements des troupeaux se sont considérablement réduits
avec le temps: il y a 30 ans, la gestion des pâturages chez les
Borana était organisée sur de grands espaces. Les campements
permanents étaient groupés à proximité des
puits profonds traditionnels, seule source permanente d'eau. Pendant
les saisons des pluies, les pasteurs emmenaient leurs troupeaux à
des pâturages très éloignés. Cela dispersait
la pression du pacage. Pendant les saisons sèches, le manque
d'eau de surface forçait les troupeaux à revenir aux pâturages
autour des puits. Les vaches que l’on devait traire étaient
gardées dans le cercle intérieur du pourtour des puits,
et les autres animaux étaient gardées dans le cercle extérieur
du pourtour des puits. Les bergers – qui étaient en contact
étroit avec leurs troupeaux, leur environnement naturel et les
autres bergers – savaient exactement où mener leurs troupeaux
pour trouver du fourrage et de l'eau.
L'interférence du développement a limité la mobilité
des troupeaux, et des différences sont apparues entre les deux
zones. Un an après la dernière sécheresse au sud
de l’Ethiopie, il y a eu à peine de mouvements des troupeaux
à Dida Hara, la zone où des interventions de développement
d'approvisionnement en eau avaient eu lieu, tandis qu’à
Web la mobilité était encore prononcée. Les installations
de troupeaux à Dida Hara avaient augmenté rapidement,
du fait que les transhumances sur de longues distances durant la saison
humide n’étaient plus nécessaires. Quelques riches
Borana s’y sont établis avec de très grands troupeaux,
tandis que la plupart des ménages pouvaient à peine conserver
leur bétail qui était leur moyen de subsistance. Les ménages
coopéraient beaucoup moins dans l’élevage, leurs
animaux étaient devenus plus susceptibles de mourir pendant les
périodes de sécheresse, et les pâturages autrefois
abondants se dégradaient rapidement. Les bergers de Web n'avaient
pas de zones de pâturages de saison humide pour leurs troupeaux
mobiles et devinrent confinés aux zones plus proches des puits
profonds. Dans ce groupe de pasteurs, l'écart en termes de richesse
était resté moindre et la plupart des ménages ont
continué à coopérer dans la gestion de très
petits troupeaux.
Cette comparaison montre que les possibilités de mouvement des
troupeaux étaient considérablement réduites. La
disponibilité de l'eau a ainsi perdu sa fonction de régulation
de l'organisation spatiale du pacage. Les Borana ont presque cessé
de distinguer les pâturages réservés aux animaux
producteurs de lait et les pâturages réservés aux
troupeaux plus mobiles. Des systèmes différents de pacage
se sont donc développé à Dida Hara et à
Web, renforcés par des tendances socio-économiques différentes.
L'analyse des IK des pasteurs a ainsi révélé le
bien-fondé des stratégies locales de gestion des pâturages
et les effets négatifs des interventions opérées
au nom du " développement pastoral ".
Comparaison
des changements dans les institutions locales
Les changements dans les institutions Borana réglementant la
gestion des ressources naturelles ont été analysés
au moyen de réunions communautaires participatives. Conformément
aux règles traditionnelles, les anciens de Dida Hara et de Web
ont été invités à déléguer
des participants à ces réunions, tenues aux lieux traditionnels
de réunion. Les pasteurs ont ensuite été divisés
en deux groupes et ont dessiné des diagrammes de Venn pour montrer
toutes les institutions pertinentes pour l'utilisation des ressources
naturelles – un groupe décrivant les institutions actuelles
et l'autre décrivant la situation avant les interventions de
développement. Les groupes ont ensuite présenté
conjointement les diagrammes de Venn réalisés et ont discuté
des différences observées.
La comparaison a montré comment l'accès organisé
aux ressources naturelles avait été perturbé. Traditionnellement,
la planification à grande échelle de l'utilisation des
territoires était coordonnée par des réseaux institutionnels
complexes. Le droit de libre accès à l'eau et aux pâturages
pour tous les Borana était régi par une administration
de chaque puits confiée à un clan spécifique. Des
surveillants désignés s’occupaient de l'administration
quotidienne des puits. La gestion de l'eau au niveau du clan était
soutenue par des institutions déterminées par localité
de pacage. Des comités d’anciens coordonnaient l'accès
du bétail à chaque puits associé à l'utilisation
du pâturage avoisinant. D'autres comités étaient
responsables des zones de pâturage partagées. La responsabilité
de la planification locale d'utilisation du territoire était
conférée à des sous-comités de groupes d’établissements,
de voisinage et de villages individuels. La paix sociale, y compris
la résolution à l’amiable des conflits sur l'utilisation
des ressources, était assurée par des représentants
locaux des clans. Les directives pour la bonne gouvernance de l’ensemble
de la société Borana émanaient d’un système
administratif complexe comprenant une assemblée législative
qui examinait les prérogatives et les obligations existantes.
Des conseillers spéciaux étaient nommés comme médiateurs
au sein du réseau institutionnel.
L'introduction par le gouvernement d’unités administratives
locales – les " Associations Paysannes " (PAs) –
a sapé le contrôle flexible exercé par les anciens
expérimentés. Des membres plus jeunes de la communauté,
inexpérimentés en matière de gestion des pâturages,
ont été nommés et investis de pouvoirs de prise
de décision au niveau local. Le transfert supplémentaire
de l'autorité aux PAs pour l'éducation formelle, les services
de secours et d’encadrement a sapé davantage l'autorité
des institutions traditionnelles. Aujourd'hui, les comités d’anciens
ne peuvent plus faire jouer leurs connaissances. Cela a amené
des conflits entre les générations et au sein des communautés.
Les comités qui étaient responsables de la coordination
générale des mouvements des troupeaux ont presque perdu
leur fonction. En lieu et place, les réactions immédiates
en cas d’urgence sont décidées par les chefs de
village et l'administration formelle. Les multiples interconnexions
des institutions locales responsables de la planification de l’utilisation
du territoire avec celles chargées de la paix sociale ont presque
totalement été détruites. La médiation par
l’organe traditionnel de gouvernance est à présent
minimale.
Néanmoins, les diagrammes de Venn montrent que – en dépit
de l'érosion de la plupart des institutions autochtones –
celles concernées par l'administration de l'eau (telles que des
puits profonds de Web) ont gardé leur importance. Les principes
essentiels de la gestion de l'eau ont été transférés
aux étangs d’abreuvage nouvellement construits à
Dida Hara. Dans le but de reconquérir le contrôle de la
gestion des pâturages, les anciens dans les deux localités
ont commencé à négocier avec les comités
des PAs en vue d’une ré-institution des directives traditionnelles
de limitation des installations et de stopper ainsi la surexploitation
des pâturages.
L'analyse des institutions pastorales existantes impliquées dans
le contrôle du mouvement des troupeaux a révélé
des faiblesses dans les structures de pouvoir et des conflits qui y
sont associés. L'application des décisions relatives à
l’utilisation, à l’entretien et à la réhabilitation
des ressources des pâturages a été gravement affaiblie.
Le manque de pâturages et d'eau, ainsi que les conflits inter-ethniques
qui en résultent, a conduit au non-respect des directives. Les
procédures de négociation en constante détérioration
ont affaibli les structures d'information et de communication nécessaires
pour coordonner les mouvements des troupeaux dans le temps et dans l'espace.
Cependant, les diagrammes ont également montré l'expertise
organisationnelle et les structures sociales toujours viables des Borana.
Les initiatives actuelles des anciens montrent que les pasteurs peuvent
innover dans l’adaptation de leurs stratégies aux changements
des conditions.
Détermination
des profils socio-économiques des ménages pastoraux
Une enquête approfondie auprès de 60 ménages a été
effectuée à Dida Hara et à Web afin de déterminer
les caractéristiques socio-économiques qui ont favorisé
les mouvements des troupeaux pendant et après la dernière
sécheresse. Pendant la sécheresse, les mouvements des
troupeaux étaient semblables à Dida Hara et à Web,
dans la mesure où les mouvements des troupeaux étaient
causés par la crise. La seule tendance claire qui soit ressortie
était que les ménages qui vendaient leurs animaux aux
marchés d'exportation étaient ceux qui étaient
les plus mobiles. L’année suivant la sécheresse,
la mobilité des ménages était plus élevée
à Web qu’à Dida Hara. La mobilité des ménages
augmentait lorsque ceux-ci faisaient partie de groupes plus importants
de pasteurs et était plus élevée pour les ménages
ayant assez d’animaux pour vivre uniquement de leur bétail.
Les ménages ayant des chameaux (une innovation dans la composition
des troupeaux introduite par les Borana en réaction aux conditions
changeantes des pâturages) se déplaçaient beaucoup
plus que les autres. Plus de ménages à Web avaient des
chameaux qu’à Dida Hara.
Le fait d’avoir une plus grande mobilité était lié
à une plus grande taille de troupeau et/ou à la capacité
d'organiser des réseaux de coopération. A mesure que les
troupeaux deviennent plus petits et que les membres de la famille se
trouvent obligés de s'engager dans d'autres activités,
la coopération est essentielle pour soutenir la mobilité.
C’est pourquoi l’on prévoit que la différentiation
socio-économique actuellement en cours et la perte des réseaux
de négociation et de diffusion de l'information aboutiront à
une plus grande réduction de la mobilité.
Initiation
et encouragement de plate-formes multi-parties prenantes
Des représentants des communautés locales, de la recherche,
des acteurs du développement et du gouvernement ont été
invités aux ateliers multi-parties prenantes à la fin
des enquêtes sur le terrain. Les objectifs étaient de donner
la rétro-information à ceux impliqués dans l'étude
et de discuter des implications pour une gestion durable des pâturages.
Les ateliers ont également fourni des plate-formes pour la réflexion
commune en vue de soutenir les efforts en cours dans la planification
participative du développement.
Les participants ont reconnu que les IK en matière de gestion
pastorale étaient sous-utilisés. Leurs déclarations
étaient en parfait accord avec la recommandation de l'étude
de mettre l’accent sur la mobilité des troupeaux afin d’offrir
des options concrètes pour une meilleure gestion des pâturages.
Cette approche aide à définir les responsabilités
institutionnelles telles que la planification de l'utilisation du territoire
au niveau des groupes de campements locaux, des réserves de pâturage
contrôlées par des comités de bergers mobiles, du
monitoring / évaluation participatifs par de vrais organes au
sein du système traditionnel, et de la médiation entre
les parties prenantes par des représentants pastoraux sensibilisés.
Le rôle du gouvernement serait alors de faciliter l'application
des décisions.
Conclusions
Les IK des Borana
ont été exposés à des perturbations externes
et internes, mais ils subsistent dans certaines stratégies appliquées
de gestion des pâturages et des réseaux de négociation.
L’apport d’un appui extérieur est justifié
afin de faciliter la mise en place de structures pour la poursuite des
expérimentations pastorales et des réseaux de négociation.
Les plate-formes multi-parties prenantes peuvent fournir un cadre d'exploration
participative des potentiels et des contraintes pour un développement
s’appuyant sur les IK. Les mesures précédentes permettent
un débat bien informé par l’intermédiaire
des agents du développement. Ces agents devraient également
aider les communautés de pasteurs à redéfinir leurs
objectifs et à développer davantage leurs innovations.
Un défi fondamental est la mise en œuvre d'une politique
pastorale favorable. Cela dépend de la disposition à apprendre
des IK des pasteurs, afin d’assurer un échange transparent
de l'information et de convenir d’actions concertées de
développement.
La restructuration de la gestion mobile des pâturages ne fera
pas retourner à l’ancienne époque ni ne changera
le fait que beaucoup de ménages Borana dépendent de sources
de revenu supplémentaires et ne peuvent plus vivre uniquement
du pastoralisme. La croissance démographique, les sécheresses
récurrentes, le manque d’opportunités d'investissements,
et la marginalisation politique et économique sont un frein au
progrès. Cependant, explorer les moyens de soutenir la mobilité
et le contrôle par les pasteurs de l'utilisation des ressources
rend les efforts de développement plus tangibles et mieux ciblés.
Soutenir les pasteurs nomades dans l'organisation politique et l'utilisation
constructive des réseaux existants peut aider à préserver
les IK et à les rendre constructifs.
Cet article
a été écrit par Sabine Homann et Barbara Rischkowsky,
Department of Livestock Ecology, Giessen University (contact sabine.homann@agrar.uni-giessen.de).
Il est basé sur un travail de recherche pour le Ph.D. par Sabine
Homann mené dans le Sud de l’Ethiopie en 2000–2002
avec l'appui financier et logistique du Tropical Ecological Support
Programme (TOEB/GTZ), Allemagne, et du Borana Lowlands Pastoral Development
Programme (BLPDP/GTZ), Ethiopie.