En Finir avec L'Exclusion
Discours à l'Assemblé annuelle
J'ai le grand plaisir de vous souhaiter la bienvenue à cette Assemblée annuelle du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Je suis également ravi de me trouver à Hong Kong, cette belle ville animée où je me rends régulièrement depuis 40 ans et qui illustre louverture, le dynamisme et loptimisme qui règnent dans une grande partie de lAsie daujourdhui. Le fait que nous soyons réunis ici, dans ce magnifique centre de conférences où tout a été organisé à la perfection, est lui-même révélateur de cet état de choses. Je tiens à exprimer mes remerciements à notre hôte, le Gouvernement chinois et les autorités de Hong Kong. On ne saurait être plus courtois, plus généreux et plus efficace. Nous ne doutons pas que la Chine continuera à progresser.
Les succès de la Chine sont véritablement remarquables. Il y a moins dune génération, huit Chinois sur dix sassuraient de maigres moyens dexistence en travaillant la terre pour moins de 1 dollar par jour, et un adulte sur trois ne savait ni lire ni écrire. Depuis, 200 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté absolue et le taux danalphabétisme est tombé à moins de 10 %. La Chine est notre principal emprunteur, lun de nos actionnaires les plus appréciés et le pays où vivent plus dun quart de nos clients. Je me réjouis que notre partenariat continue à se renforcer.
Cest la troisième fois que jai loccasion de madresser à vous en tant que Président du Groupe de la Banque mondiale et la troisième fois quil mest permis dexprimer ma profonde gratitude à mon ami Michel Camdessus, dont la collaboration ma été si précieuse au cours des deux dernières années et demie. Nous collaborons de plus en plus étroitement, et je continue à tirer le plus grand parti de sa vaste expérience et de la sûreté de son jugement.
Dès le départ, lune de mes priorités a été de prendre moi-même le pouls du développement. Je me suis déjà rendu dans près de 60 pays. Jai rencontré des personnalités gouvernementales, des parlementaires et des représentants du secteur privé. Je me suis entretenu avec des organisations non gouvernementales (ONG) nationales et internationales sur des questions allant des problèmes des femmes à limpact de la réforme macroéconomique, en passant par lenvironnement et la santé.
Partout où je vais, je continue à être impressionné par les gens pour lesquels nous menons notre action par la force, lénergie et lesprit dentreprise dont ils font preuve , même dans les conditions les plus abjectes. Je suis impressionné par les centaines de milliers de victimes de la guerre, par les millions denfants sans famille condamnés à vivre dans la rue, par les handicapés privés de toute forme daide sociale et par les souffrances des plus pauvres.
Aujourdhui, nous avons 4,7 milliards de clients dans plus de 100 pays. Trois milliards ont moins de 2 dollars par jour pour vivre et 1,3 milliard subsiste avec moins de 1 dollar. Cent millions souffrent tous les jours de la faim et 150 millions nont même pas la possibilité daller à lécole.
Mais quils vivent dans des plaines ou dans des vallées, dans des taudis urbains ou dans des villages isolés, quils parlent hindi, swahili ou ouzbek, ils ont ceci en commun : ils ne veulent pas la charité, mais des opportunités. Ils ne veulent pas de solutions imposées de lextérieur, mais la possibilité de se prendre en charge. Ils ne veulent pas ma culture ni la vôtre, mais la leur. Ils veulent un avenir enrichi par lhéritage de leur passé.
Jai appris que les gens sont les mêmes partout, aussi bien ici dans cette salle quailleurs dans le monde. Nous voulons tous ce quil y a de mieux pour nos enfants et nos familles. Nous voulons la paix et la sécurité économique et physique. Nous voulons tous vivre dans une communauté qui nous épaule. Nous aspirons tous à la dignité.
Cela mest apparu très clairement, il y a six mois, lorsque jai visité un grand projet dapprovisionnement en eau et dassainissement auquel la Banque apporte son concours dans les favelas du Brésil. Ce projet, qui est maintenant autonome, rassemble la population locale, le secteur privé et les ONG.
Avec mon hôte, le vice-gouverneur de lÉtat de Rio, je suis allé, dun logis de fortune à un autre, parler aux femmes qui y habitent et qui, auparavant, remontaient leau sur leurs épaules du fond de la vallée. Fièrement, lune après lautre, elles mont montré quelles avaient leau courante et ont fait fonctionner leur chasse deau, et elles mont dit comment le projet avait transformé leur vie.
Alors que je visitais les lieux, des femmes de plus en plus nombreuses sont venues à moi pour me montrer des quittances et des reçus de quelques reals par mois. Jai regardé et écouté jusquà ce que le vice-gouverneur me dise : « Ce quelles veulent vous dire, Jim, cest que, pour la première fois de leur vie, leur nom et leur adresse apparaissent sur un document officiel. Pour la première fois, leur existence est officiellement reconnue ; pour la première fois, elles sont membres à part entière de la société. Avec ce reçu, elles peuvent acheter à crédit. Avec ce papier, elles sont quelquun, elles peuvent prendre espoir. »
En redescendant de la colline où se trouvait cette favela, je me suis rendu compte que cétait cela lobjectif fondamental du développement : mettre fin à lexclusion. Il sagit dintégrer à la société des gens qui en avaient toujours été exclus. Cest pour cela que le Groupe de la Banque mondiale existe. Cest pour cela que nous sommes tous ici aujourdhui : pour aider à faire en sorte que personne ne reste exclu de la société.
Où en sommes-nous dans la lutte contre lexclusion en 1997 ? À bien des égards, cest une période faste pour les pays en développement : la production a augmenté de 5,6 % taux jamais atteint pendant les 20 dernières années. Linvestissement étranger direct a dépassé 100 milliards de dollars, un niveau record. Les apports de capitaux privés atteignent maintenant 245 milliards de dollars, soit cinq fois plus que laide publique au développement. Enfin, on prévoit que les pays en développement continueront à bénéficier dune forte croissance au cours des dix prochaines années.
Les indicateurs sociaux saméliorent également. Lespérance de vie a augmenté davantage durant les 40 dernières années que pendant les 4 000 années précédentes. Et la liberté est en plein essor. Aujourdhui, près de deux pays sur trois élisent librement leurs dirigeants et 5 milliards de personnes vivent en économie de marché, contre 1 milliard il y a dix ans.
Les nouvelles sont également très bonnes au niveau régional : lEurope de lEst et lAsie centrale continuent davancer dans leurs programmes de réforme, et les perspectives dadhésion à lUnion européenne de plusieurs pays de la région paraissent maintenant prometteuses. On note des signes de progrès réel en Afrique subsaharienne, où les pays se dotent de nouveaux dirigeants et suivent de meilleures politiques économiques. Le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a atteint 4,5 % en 1996, contre 2 % il y a deux ans.
Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, malgré des problèmes politiques, les pays continuent de stimuler linvestissement et le commerce régional, daméliorer la compétitivité et délargir les opportunités économiques. En Amérique latine, les pays sont sortis de la crise du peso sans avoir cédé de terrain dans la lutte contre lhyperinflation.
En Asie de lEst, malgré les turbulences quont connues récemment les marchés financiers, nous comptons encore sur une forte croissance à long terme et sur des progrès sensibles dans la lutte contre la pauvreté. Et en Asie du Sud, où vivent 35 % des pauvres du monde en développement, les taux de croissance des dernières années ont approché les 6 %.
Tout cela incite à loptimisme, mais nous avons cependant beaucoup à déplorer. Certes, le verre est à moitié plein, mais il est aussi à moitié vide. Les laissés-pour-compte sont trop nombreux.
La véritable tragédie, cest que le verre est presque vide pour trop de gens. En fait, pour eux, cette époque est la plus catastrophique, car dénormes disparités subsistent entre les pays et au sein des pays.
Dans trop de pays, les 10 % de la population les plus pauvres disposent de moins de 1 % du revenu et les 20 % les plus riches de plus de la moitié. Dans trop de pays, les filles ont toujours deux fois moins de chances daller à lécole que les garçons. Dans trop de pays, les enfants sont handicapés dès la naissance par la malnutrition, le manque de soins de santé et linsuffisance ou labsence de programmes déveil pour les jeunes enfants. Dans trop de pays, les minorités ethniques se heurtent à la discrimination et sont menacées dans leur existence même par les majorités.
Cest à la tragédie de lexclusion que nous assistons dans le monde daujourdhui.
Notre objectif doit être de réduire ces disparités entre pays et au sein des pays, dintégrer de plus en plus de gens à la vie économique, de promouvoir un accès équitable aux bienfaits du développement, indépendamment de la nationalité, de la race ou du sexe. En finir avec lexclusion, tel est le grand défi du développement à notre époque.
Vous et moi, et nous tous qui sommes présents dans cette salle les privilégiés du monde en développement et du monde industriel pouvons décider dignorer ce défi. Nous pouvons ne remarquer que les réussites. Nous pouvons nous accommoder dun peu plus de criminalité, de quelques guerres supplémentaires et dune atmosphère un peu plus polluée. Nous pouvons nous isoler de pans entiers du monde pour lesquels la crise est une réalité quotidienne, tandis quelle est pour nous en grande partie invisible.
Mais nous devons reconnaître que nous vivons à côté dune bombe à retardement et que, si nous nagissons pas dès à présent, elle risque dexploser au visage de nos enfants.
Si nous nagissons pas, dans 30 ans les inégalités seront plus marquées. Si la population augmente de 80 millions de personnes par an, ce sont 5 milliards et non pas 3 milliards dindividus qui risquent davoir moins de 2 dollars par jour pour vivre. Dans 30 ans, la qualité de notre environnement se sera dégradée. Nous pourrions perdre 24 % des forêts tropicales, au lieu des 4 % qui ont disparu depuis la Conférence de Rio.
Dans 30 ans, les conflits risquent dêtre plus nombreux. Nous vivons déjà dans un monde qui a connu, au cours de la seule année écoulée, 26 guerres entre États qui ont fait 23 millions de réfugiés. Il ny a pas besoin de rester longtemps en Bosnie, à Gaza ou dans la région des Grands Lacs en Afrique pour savoir que, sans espoir de progrès économique, il ne peut y avoir de paix. Sans équité, point de stabilité dans le monde. Sans un meilleur sentiment de justice sociale, nos villes ne seront pas sûres et nos sociétés ne seront pas stables. Si lon ne vient pas à bout de lexclusion, trop dentre nous seront condamnés à vivre isolés, une arme à portée de la main, hantés par la peur.
Que lon se place dans une perspective sociale, économique ou morale, cest là un défi que nous ne pouvons pas nous permettre dignorer. Il ny a pas deux mondes, il ny en a quun seul. Nous respirons le même air. Nous dégradons le même environnement. Nous partageons le même système financier. Nous avons les mêmes problèmes de santé. Le sida nest pas un problème qui sarrête aux frontières. La criminalité ne sarrête pas aux frontières. La drogue ne sarrête pas aux frontières. Le terrorisme, la guerre et la famine ne sarrêtent pas aux frontières.
De plus, lévolution économique modifie fondamentalement les rapports entre les pays riches et les pays pauvres. Au cours des 25 prochaines années, la croissance de la Chine, de lInde, de lIndonésie, du Brésil et de la Russie transformera probablement la carte économique du monde. Ainsi, la part de la production mondiale des pays en développement et en transition doublera pendant cette période. Ces pays représentent aujourdhui 50 % de la population mondiale, mais 8 % seulement du PIB de la planète. Leur part dans le commerce international atteint le quart de celle de lUnion européenne. En 2020, elle pourrait la dépasser de 50 %.
Nous partageons le même monde et sommes confrontés au même défi. La lutte contre la pauvreté, cest la lutte pour la paix, la sécurité et la croissance pour tous.
Que faire à présent ? Voici ce que nous savons : aucun pays na réussi à faire reculer la pauvreté sans une croissance économique soutenue. Les pays qui y sont le mieux parvenus et tout particulièrement un grand nombre de pays dAsie de lEst ont aussi investi massivement dans leur capital humain, mis en place les bases politiques appropriées et nont pas pénalisé leur secteur rural. Les résultats obtenus ont été spectaculaires : apports massifs de capitaux privés, croissance rapide et net recul de la pauvreté.
Le message pour les pays est clair : éduquez votre population, assurez sa santé, donnez-lui voix au chapitre et traitez-la avec justice, mettez en place des systèmes financiers qui fonctionnent, et adoptez de bonnes politiques économiques, et elle réagira et épargnera, et vous attirerez les investissements, nationaux et étrangers, nécessaires pour élever le niveau de vie et favoriser le développement.
Mais les événements récents sont également porteurs dun autre message : nous avons vu ces derniers mois comment les marchés financiers exigent plus dinformations et comment ils portent des jugements rapides sur la qualité et la viabilité des politiques gouvernementales en fonction de ces informations. Nous avons constaté que, sans une organisation et une supervision appropriées, un système financier peut vaciller, au détriment des pauvres surtout. Nous avons vu comment la corruption prospère dans lombre, comment elle empêche la croissance et léquité sociale, et comment elle fait le lit de linstabilité sociale et politique.
Nous devons reconnaître ce lien entre de bonnes performances économiques et une gestion des affaires publiques caractérisée par louverture. Quel que soit le système politique, les décisions publiques doivent être prises au grand jour non seulement pour contenter les marchés, mais aussi pour susciter le large consensus social sans lequel même les stratégies économiques les mieux conçues sont inéluctablement vouées à léchec.
Comment pouvons-nous, au sein de la communauté du développement au sens large, participer le plus efficacement à lénorme tâche qui nous attend ?
Il est clair que le problème est dune ampleur telle quaucun dentre nous ne peut prétendre le résoudre à lui seul. Nous ne pouvons pas non plus accomplir notre tâche si nous tirons à hue et à dia ou si nous entretenons des rivalités qui auraient dû être enterrées depuis longtemps. La société civile et les institutions multilatérales de développement doivent mettre fin à leurs querelles. La critique est une bonne chose, mais noublions pas que nous avons un objectif commun et que nous avons besoin les uns des autres.
Le partenariat, jen suis convaincu, doit être le fondement de nos efforts et reposer sur les quatre grands principes que voici. Avant tout, le gouvernement et la population des pays en développement doivent être aux commandes : exercer leur choix et fixer eux-mêmes leurs propres objectifs. Le développement nécessite trop de volonté politique pour quon puisse limposer de lextérieur. Il ne peut pas être dicté par les bailleurs de fonds.
Mais ce que nous, membres de la communauté du développement, pouvons faire, cest aider les pays, en leur apportant des financements, certes, mais surtout en partageant avec eux les connaissances et les leçons de lexpérience sur les défis auxquels ils sont confrontés et sur la façon de sy attaquer.
Nous devons apprendre à lâcher la bride. Nous devons accepter le fait que les projets que nous finançons ne sont pas des projets des bailleurs de fonds ou de la Banque mondiale, mais des projets du Costa Rica, du Bangladesh ou de la Chine. En outre, les projets et programmes de développement doivent être pleinement assumés par les parties prenantes au niveau local si lon veut quils réussissent. Ces parties prenantes, nous devons les écouter.
Ensuite, nos partenariats doivent faire appel à tous, cest-à-dire aux bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux, aux Nations Unies, à lUnion européenne, aux organisations régionales, à lOrganisation mondiale du commerce, aux organisations de travailleurs, aux ONG, aux fondations et au secteur privé. Si chacun de nous joue ses meilleures cartes, nous pourrons démultiplier limpact de leffort global de développement.
En troisième lieu, nous devons apporter notre assistance à tous les pays qui en ont besoin, mais aussi utiliser nos ressources de façon sélective. Un fait est indiscutable : un plus grand nombre de pauvres échapperont à leur condition si nous concentrons notre assistance sur les pays qui suivent de bonnes politiques plutôt que si nous laccordons à tout un chacun. Des études récentes confirment ce que nous avions déjà pressenti : lorsque les politiques voulues sont appliquées, laide au développement améliore les perspectives de croissance et les conditions sociales ; dans le cas contraire, elle peut en fait retarder les progrès en rendant le changement moins impératif et en créant une dépendance.
Que lon me comprenne bien : je nadhère pas à quelque théorie darwinienne du développement selon laquelle les moins forts devraient être rejetés. Bien au contraire. Notre but est de soutenir les forts et daider les faibles à devenir forts. Cest bien cela, mettre fin à lexclusion.
Ainsi, en Afrique, une nouvelle génération de dirigeants mérite que nous lui apportions notre soutien le plus ferme. Ces dirigeants prennent en effet des décisions très difficiles ; ils ont des besoins immenses et ils savent de mieux en mieux utiliser les fonds des donateurs pour y répondre. Nous devons être à leurs côtés. Cest là un impératif économique et moral.
Toutefois, là où laide ne peut être efficace à cause de mauvaises politiques, de la corruption ou dune gouvernance médiocre, il nous faut réfléchir à de nouveaux moyens dapporter une aide à la population. Non pas en recourant aux anciennes formes dassistance technique qui faisaient excessivement appel aux consultants étrangers, mais en aidant plutôt les pays à se prendre en charge, en les rendant mieux à même de concevoir et de mettre en oeuvre leur propre développement.
Enfin, nous devons tous, en tant que membres de la communauté du développement, réexaminer nos stratégies.
Ce quil faut faire, cest un saut quantitatif qui nous permette douvrir une brèche dans la pauvreté. Nous devons voir plus grand et, pardelà les projets individuels financés par les bailleurs de fonds, raisonner à léchelle de stratégies nationales de plus grande envergure établies par les pays, et même aller plus loin, pour envisager des stratégies régionales et des réformes systémiques.
Il nous faut établir des modèles qui puissent être transposés et adaptés aux conditions locales. Ce quil faut, ce nest pas un projet agricole par-ci ou un groupe décoles par-là, mais des stratégies nationales déducation et de développement rural qui puissent aider les Oaxaca et les Chiapas aussi bien que les Mexico de ce monde.
Nous devons faire converger nos forces sur les points névralgiques du changement le développement social et humain, le développement rural et environnemental, et le développement financier et lexpansion du secteur privé.
Et nous devons nous souvenir que la scolarisation des filles et les opportunités offertes aux femmes en matière de santé, déducation et demploi sont indispensables à un développement harmonieux.
Dans la lutte contre lexclusion, tous ces facteurs impliquent un changement radical dans la façon dagir de la communauté du développement. Lun des maîtres mots doit être résultats comment démultiplier au maximum leffet sur le développement de nos ressources limitées. Le deuxième doit être durabilité comment avoir un effet durable sur le développement à lintérieur dun cadre compatible avec la protection de lenvironnement. Le troisième doit être équité comment inclure les défavorisés. Nous devons mettre laccent non pas sur les projets faciles, mais sur ceux qui sont difficiles comme dans le Nord-Est du Brésil, la plaine indo-gangétique en Inde et la Corne de lAfrique. Oui, les projets entrepris dans ces régions comporteront plus de risques, mais leur réussite nen sera que plus précieuse, car davantage de gens profiteront des bienfaits du développement et auront la possibilité daméliorer leurs conditions de vie.
Comment le Groupe de la Banque compte-t-il lutter contre lexclusion ?
Lan dernier, jai déclaré que si le Groupe voulait être plus efficace, il devait changer être davantage à lécoute des besoins véritables de ses clients, mettre laccent sur la qualité et assumer davantage la responsabilité des résultats de son action. Cette année, je veux que vous sachiez que cela est en train de se faire. Non seulement la Banque est en train de changer, mais la nécessité du changement est maintenant pleinement acceptée.
Je sais et vous savez que la Banque a déjà essayé de changer. Mais on navait jamais observé un tel degré de détermination et de consensus. Nous nous appuyons sur la mission définie par mon prédécesseur, Lew Preston, qui na pu, en raison de son décès prématuré, réaliser ses plans.
Au début de lannée, nous avons lancé un programme daction le Pacte stratégique destiné à renouveler nos valeurs et notre engagement dans la cause du développement, ainsi quà améliorer lefficacité de la Banque.
Je suis convaincu que ce Pacte est historique non seulement parce que chaque paragraphe du document fait lobjet dun consensus, mais aussi parce que personnel, direction et actionnaires avec lextraordinaire soutien de nos Administrateurs sont maintenant unanimes quant à lorientation future de linstitution.
Il nous reste certes beaucoup de chemin à parcourir, le changement ne se fait pas sans douleur, et certains souffrent sans aucun doute, mais la mise en oeuvre du Pacte est déjà bien engagée.
Je suis fermement persuadé que, cette fois, nous pouvons réussir. Et nous réussirons grâce aux compétences et au dévouement tout à fait remarquables du personnel de linstitution. Je ne pense pas quil existe, au service du développement, une équipe plus compétente ou ayant une plus grande expérience de la lutte contre la pauvreté.
Mais le Pacte ne concerne pas seulement notre organisation et notre évolution interne ; il concerne aussi nos clients et les moyens de mieux répondre à leurs besoins. Pour ne pas nous contenter de vaines paroles, nous avons procédé énergiquement à une décentralisation à léchelon local. Dici à la fin du mois, 18 de nos 48 directeurs des opérations seront investis dun pouvoir de décision et basés dans les pays pour lesquels ils travaillent, contre trois seulement lan dernier.
Nous avons également réduit nos délais de réaction et créé de nouveaux produits, tels que les prêts en devise unique et les prêts destinés aux projets novateurs dun coût de 5 millions de dollars maximum et qui peuvent être mis en oeuvre très rapidement.
En collaboration avec Michel Camdessus, nos collègues du FMI ainsi que de nombreux autres partenaires, nous avons préparé des programmes dallégement de la dette au titre de lInitiative PPTE pour six pays pauvres très endettés, pour un montant denviron 5 milliards de dollars. Ce nest pas si mal pour une initiative qui navait même pas de nom officiel il y a 18 mois. Par ailleurs, nous agissons promptement pour apporter notre aide à dautres PPTE.
La nouvelle Banque est très soucieuse de qualité.
Nous avons mis en place des équipes de gestion par pays renforcées. Cent cinquante nouveaux directeurs ont été sélectionnés au cours des six derniers mois, et nous avons organisé des programmes de formation et de perfectionnement rigoureux pour toutes les catégories de personnel. La Société financière internationale (SFI) a également apporté de grands changements à sa gestion et a entrepris une décentralisation à léchelon local.
Nous avons amélioré la qualité de notre portefeuille, si bien que les décaissements ont atteint le niveau record de 20 milliards de dollars lan passé.
Et la qualité de tous nos travaux saméliore grâce aux progrès que nous accomplissons pour devenir une Banque du savoir. Nous avons créé des Réseaux pour partager les connaissances entre toutes les régions et tous les principaux secteurs de développement. Notre Institut de développement économique joue un rôle de premier plan dans ce domaine. En juin dernier, à Toronto, lIDE a, en collaboration avec le Gouvernement canadien et de nombreux autres co-organisateurs, rassemblé des participants venus de plus de 100 pays à loccasion de la première Conférence sur le savoir mondial.
Mon but est de faire de la Banque mondiale la première source à consulter lorsquon a besoin de données sur le développement. Avant lan 2000, nous disposerons dun système de communications mondiales utilisant des liaisons informatiques, des équipements de vidéoconférence et des salles de cours interactives, qui permettront à nos clients, où quils soient dans le monde, daccéder à toutes nos bases de données, ce qui représentera une véritable révolution géographique pour la Banque.
Par ailleurs, nous encourageons lexercice de la responsabilité dans lensemble du Groupe de la Banque mondiale :
Nous avons mis au point un tableau dindicateurs clés pour mesurer nos performances. Nous suivons de près le respect de nos politiques et nous continuons à améliorer nos procédures dinspection pour les rendre plus transparentes et efficaces. Et nous mettons au point de nouvelles politiques du personnel qui lient expressément les performances à la rémunération et à la promotion.
Nous mettons également laccent sur la notion de responsabilité dans le dialogue avec nos clients. Lan dernier, jai souligné combien il est important de sattaquer au fléau de la corruption. Depuis lors, nous avons donné au personnel de nouvelles directives pour traiter la corruption et veiller à ce que nos propres procédures soient conformes aux normes de transparence et de régularité les plus strictes. Nous avons en outre commencé à collaborer avec une demi-douzaine de pays membres à lélaboration de programmes de lutte contre la corruption.
Face à la corruption, ma position est simple : si un gouvernement refuse de prendre des mesures alors même que les objectifs de développement du pays sont compromis par la corruption, le Groupe de la Banque doit réduire le soutien quil lui apporte. La corruption est, par définition, un comportement dexclusion car elle sert les intérêts dune minorité au détriment de la majorité. Nous devons la combattre partout où nous la rencontrons.
Mais, pour mettre fin à lexclusion, il est indispensable non seulement de bien sy prendre, mais aussi dadopter les mesures appropriées. Jai déjà évoqué les points sensibles du changement. Je me permettrai de décrire brièvement ce que nous faisons dans chacun de ces domaines.
Le développement humain et social. Nous intégrons le développement social notamment en apportant notre soutien aux cultures locales, qui jouent un rôle important dans nos stratégies daide aux pays, pour mieux toucher les minorités ethniques, les ménages dirigés par des femmes et les autres groupes exclus.
Nous participons à des programmes conçus par les populations locales pour répondre à des besoins généralisés, tels que le programme dalphabétisation fonctionnelle EDUCO en El Salvador et le programme déducation au niveau des districts en Inde. Dautres pays sont en train de transposer ces programmes.
Nous renforçons notre soutien au développement des capacités, en particulier au vaste programme conçu par les pays africains lan dernier.
Développement durable. Dans le secteur rural, auquel appartiennent plus de 70 % des pauvres du monde, nous avons mené à bien une refonte de notre stratégie. Les prêts sont maintenant en augmentation après avoir diminué pendant de nombreuses années ; ils appuient des programmes novateurs, tels que la nouvelle approche de la réforme foncière fondée sur le marché au Brésil.
Nous soutenons par ailleurs les efforts déployés par les pays face aux problèmes denvironnement « bruns » eau salubre et assainissement correct si souvent négligés, mais si importants pour la qualité de la vie quotidienne des pauvres.
Et par le biais du Fonds pour lenvironnement mondial, de lInitiative mondiale pour la réduction des émissions de carbone et dun nouveau partenariat avec le Fonds mondial pour la nature, nous continuons à faire avancer notre ordre du jour pour lenvironnement mondial.
Le secteur privé. Nous tirons parti de la synergie entre la Banque, la SFI et lAgence multilatérale de garantie des investissements (AMGI), et coordonnons nos activités dans le cadre dun « guichet » unique axé sur les besoins des clients.
Le Groupe de la Banque tout entier accorde de plus en plus dattention à la réforme des réglementations et des systèmes juridiques et judiciaires, qui a pour but daider à créer des conditions propres à attirer les capitaux privés étrangers et locaux. Nous utilisons les garanties de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) pour appuyer des changements de politique et atténuer les risques, et nous élargissons la ligne de produits de lAssociation internationale de développement (IDA) pour aider les pays pauvres à développer leur secteur privé et à sintégrer pleinement à léconomie mondiale.
Par ailleurs, la SFI opère dans 110 pays et un plus grand nombre de secteurs, et elle emploie davantage dinstruments financiers que jamais. Lan dernier, elle a approuvé un total de 6,7 milliards de dollars au titre de 276 projets. Son Programme daction élargi vise 33 pays et régions qui ont reçu très peu dinvestissements du secteur privé. Là encore, le but est clair : il sagit dintégrer de plus en plus déconomies marginalisées au marché mondial.
LAMGI joue, elle aussi, un rôle actif et renforcé. Lan passé, elle a accordé 70 garanties (chiffre record) pour des projets dans 25 pays en développement, dont 11 pays où elle navait encore jamais eu dactivités. Je suis très heureux que le Comité du développement ait accepté hier une augmentation du capital de lAMGI qui lui permettra de continuer à développer ses activités.
Le secteur financier. Ce point sensible a été mis sur la sellette par les récents événements qua connus lAsie de lEst. Dans ce domaine également, nous intensifions notre action en collaboration avec le FMI et les banques régionales de développement pour la simple raison que, lorsque le secteur financier est défaillant, ce sont les pauvres qui souffrent le plus. Ce sont eux qui sont le plus durement touchés lorsque les investissements et laccès au crédit se tarissent, que les travailleurs sont licenciés et que les budgets et les services sont réduits pour couvrir les pertes.
Mais, pour réussir dans le secteur financier, il ne suffit pas dannoncer de nouvelles politiques ou des montages financiers élaborés dans le sillage dune crise. Cest la raison pour laquelle nous renforçons nos capacités dans le domaine de la restructuration du système bancaire et financier non seulement pour les pays à revenu intermédiaire, mais aussi pour être à même de nous attaquer à une tâche de plus grande envergure : développer le secteur financier dans les pays à faible revenu. Pour ces pays, où vivent les 3 milliards dhabitants les plus pauvres de la planète, lIDA reste le principal moyen de relever le défi de la lutte contre lexclusion. Je madresserai de nouveau à vous en temps voulu pour solliciter votre soutien à la douzième Reconstitution des ressources de lIDA.
Je crois que nous avons accompli un travail considérable en mettant de lordre chez nous pour nous préparer à relever les défis du nouveau millénaire.
Lannée 1997 a été bien remplie. Nous devons aller de lavant. Nous devons veiller à réaliser le programme de travail de lannée prochaine, à renforcer la réserve de projets et à accroître les ressources directement affectées aux services de première ligne. Et nous devons donner suite à létude sur le rapport coût- efficacité qui vient dêtre terminée.
Mais il est également temps de revenir à notre rêve, le rêve dun développement partagé par tous.
Nous nous trouvons à un moment unique de lhistoire où nous pouvons faire de ce rêve une réalité. Nous avons aujourdhui un consensus sans précédent sur les politiques qui doivent être engagées pour assurer une croissance durable, permettant de faire reculer la pauvreté. Aujourdhui, nous avons la preuve manifeste et sans équivoque des liens économiques et sociaux existant entre le monde en développement et le monde industriel. Aujourdhui, nous nous trouvons face à un avenir dans lequel, si nous nagissons pas, nos enfants seront condamnés à vivre dans un environnement en constante dégradation et dans un monde moins sûr. Tout ce quil nous faut aujourdhui, cest la volonté de nous concentrer sur lavenir et le courage dagir immédiatement.
En tant que communauté du développement, nous nous trouvons confrontés à un choix critique.
Nous pouvons continuer à faire comme si de rien nétait, cest-à-dire nous occuper dun projet par-ci, dun projet par-là, ce qui, trop souvent, ne permet pas de gagner la pauvreté de vitesse. Nous pouvons continuer à conclure des accords internationaux qui restent lettre morte. Nous pouvons continuer à nous livrer à des luttes dinfluence et à proclamer notre supériorité morale.
Ou nous pouvons décider de faire vraiment quelque chose.
Mais, pour cela, nous devons voir plus grand. Nous devons établir des partenariats pour démultiplier notre efficacité et leffet de nos ressources limitées. Et nous devons passer à la vitesse supérieure pour intervenir énergiquement dans les domaines et les secteurs où notre impact sur le développement peut être le plus fort.
Au sein du Groupe de la Banque, nous sommes prêts à faire notre part, mais nous ne pouvons réussir à nous seuls. Cest seulement par une action concertée que nous pourrons avoir un impact. Cest seulement si nous changeons collectivement dattitude que nous ferons ce saut quantitatif. Cest seulement si, dans les conseils dadministration et les ministères et sur les places publiques du monde entier, nous commençons à comprendre quen dernière analyse une prospérité durable passe par la lutte contre lexclusion que nous obtiendrons des résultats.
Permettez-moi de revenir à mon point de départ, cette favela du Brésil. Jy ai vu, chez ses habitantes, la même expression que sur le visage des femmes qui, en Inde, me montraient leur livret de caisse dépargne. Jai vu cette expression chez les paysans chinois qui vivent dans des habitations taillées dans le roc, auxquels on offrait de nouvelles terres fertiles. Je lai vue sur le visage des villageois ougandais qui peuvent, pour la première fois, envoyer leurs enfants à lécole grâce aux bénéfices que les programmes de vulgarisation rurale leur permettent désormais de réaliser.
Ce que jai lu dans le regard de ces femmes et de ces hommes, ce nest pas le désespoir, mais la fierté, lamour-propre et le sentiment de faire partie intégrante de la société. Ce sont des gens qui ont un sentiment didentité, le sens des traditions et le sens de la famille. Tout ce dont ils ont besoin, cest quon leur donne une chance.
Chacun de nous ici présent doit engager sa responsabilité personnelle pour que cette chance leur soit donnée. Nous pouvons le faire. Pour assurer lavenir de nos enfants, nous devons le faire. Ensemble, nous y parviendrons.