79 Avril 2005
 
 

IK Notes reports periodically on Indigenous Knowledge (IK) initiatives in Sub-Saharan Africa and occasionally on such initiatives outsider the Region. It is published by the Africa Region’s Knowledge and Learning Center as part of an evolving IK partnership between the World Bank, communities, NGOs, development institutions and multilateral organizations. The views expressed in this article are those of the authors and should not be attributed to the World Bank Group or its partners in this initiative. A webpage on IK is available at http//www.worldbank.org/afr/ik/

 

Innovations Locales : Utilisation de Légumes Traditionnels pour Améliorer la Qualité des Sols


Les légumes traditionnels ou locaux africains sont de plus en plus connus pour leur importance dans la contribution à la sécurité alimentaire de millions d'africains dans les zones rurales et urbaines (Rubaihayo 2002). L’on attribue à certains de ces légumes des propriétés médicinales. Cependant, l’on sait très peu sur leurs autres propriétés et leur importance dans l'agriculture africaine. En juin 2002, une équipe de dix chercheurs ougandais et sud-africains a entrepris des recherches, à l'aide des outils RRA et PRA, sur l'utilisation des savoirs locaux dans la production et la consommation des légumes traditionnels dans huit communes de l’Ouganda. Durant les travaux sur le terrain, les chercheurs ont noté que certains agriculteurs innovaient activement en utilisant les ressources locales à leur disposition pour tenter d'améliorer leur production agricole. Souvent ces innovations ont été utilisées pour pallier au manque d'accès aux intrants agricoles modernes, tels que les engrais et les pesticides. Deux exemples d’innovations locales, entreprises par des agriculteurs dans une commune située à 50 kilomètres à l'ouest de Kampala, dans le but d'améliorer la qualité des sols par l’utilisation de légumes traditionnels, sont présentées ici.

Commercialisation

Avant les années 70, les agriculteurs de ces communes produisaient les légumes traditionnels principalement pour la consommation domestique. En ce temps-là les agriculteurs locaux ne produisaient pas de légumes exotiques, tels que les choux, les carottes, la laitue, etc. qui étaient produits sur des plantations et consommés principalement par les européens et les asiatiques, ou exportés. Les légumes que la population africaine rurale produisait pour la consommation en tant qu’aliments locaux étaient considérés comme des légumes traditionnels pour au moins deux raisons.

1. Bien que certaines de ces plantes étaient cultivées, d'autres étaient facilement trouvées et récoltées dans leur habitat naturel, prêtant ainsi une certaine justification à leur appellation de " locales ", bien que strictement parlant, beaucoup de ces plantes sont trouvées dans le monde entier
.
2. Un grand nombre de ces plantes ont été consommées pendant de nombreuses générations, ce qui montre leur importance dans la culture locale. Parfois les fruits, les feuilles et les racines d'une plante étaient tous consommés.
Pendant la période coloniale, les agriculteurs avaient commencé à produire des spéculations telles que le café, les oranges et les ananas à des fins commerciales. Les agriculteurs des communes de l’étude ont rapporté que le régime d'Idi Amin avait encouragé les agriculteurs africains à produire les légumes exotiques à des fins commerciales. Cette pratique se poursuit toujours aujourd’hui et les agriculteurs ont indiqué de manière tendancielle que la culture des légumes exotiques comme cultures de rente est en perpétuel augmentation, avec de plus en plus de terres affectées à leur culture.

IK Notes fournit des rapports périodiques sur les Initiatives en matière de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions de développement et les organisations multilatérales. Les opinions exprimées dans le présent article sont celles des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative. Une page web sur les IK est disponible à l’adresse :http://www.worldbank.org/afr/ik/default.htm

Depuis l'indépendance en 1962, le nombre de personnes habitant à Kampala et dans d'autres centres urbains a augmenté. La plupart de ces nouveaux résidents urbains sont venus des zones rurales. Leur présence a provoqué une demande accrue de légumes traditionnels et a eu comme conséquence la culture d’un certain nombre de variétés populaires de ces légumes comme cultures de rente pour les marchés urbains. Cette demande était directement liée aux préférences alimentaires des migrants et aux prix plus bas payés pour les légumes traditionnels comparés aux prix des légumes exotiques. Rubaihayo (2002) indique que ces légumes sont également demandés en raison de leur capacité à apporter aux consommateurs des quantités appréciables de vitamines A, B et C, de protéines et de sels minéraux nécessaires pour une croissance normale. Ceci est extrêmement important dans la mesure où la plupart de ces légumes traditionnels sont cultivés par les ménages ruraux pauvres ou sont meilleur marché dans les centres urbains comparés aux légumes exotiques, faisant d’eux une source importante d’apports nutritionnels pour les membres les plus vulnérables de la population; les pauvres des zones rurales et urbaines.
Dans cette commune particulière, les agriculteurs cultivaient les légumes traditionnels appelés Nakati (Solanum aethiopicum), Ebugga (Amarantus dubius), Entula (Solanum aethiopicum gilo) et Ejobyo (Cleome gynandra) comme cultures de rente. Un grand nombre d'autres légumes traditionnels étaient cultivés pour la consommation des familles; au moins vingt espèces. Avec les légumes exotiques, la proportion des terres allouées pour la culture des légumes traditionnels ayant une valeur marchande a régulièrement augmenté depuis les années 70, bien que les légumes exotiques avec leurs prix forts aient toujours reçu une plus grande proportion des terres allouées.

Ressources minimales

En dépit de la vente de leurs légumes exotiques et traditionnels produits comme cultures de rente sur le marché à Kampala, la plupart des agriculteurs de la commune ont indiqué qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour acheter des intrants agrochimiques, tels que l'engrais, les pesticides, les herbicides et les fongicides. La majeure partie de leurs revenus était dépensée pour l'éducation, les services de santé, les provisions alimentaires et d'autres denrées non produites dans la commune. Les quelques agriculteurs qui pouvaient se permettre d'acheter et d’utiliser les intrants agrochimiques le faisaient parcimonieusement et principalement pour les légumes exotiques. Cela avait pour conséquence que les agriculteurs devaient compter uniquement sur les ressources locales disponibles pour remplir les mêmes fonctions que les intrants agrochimiques. Cependant, le fumier qui est souvent utilisé comme substitut à l'engrais chimique, était rare. L'agitation politique et les conflits armés qui se sont produits en Ouganda pendant les trois décennies après l'indépendance avait décimé les troupeaux de bétail dans cette commune. Les agriculteurs ont rapporté que bien qu'ils étaient en train de reconstituer leurs troupeaux, les effectifs étaient extrêmement petits. Par conséquent, le fumier était rare et un produit local de substitution beaucoup plus disponible était nécessaire.

Les agriculteurs ont indiqué qu’en plus de l’utilisation du fumier, la pratique de la jachère périodique était une bonne stratégie pour maintenir la qualité du sol et reconstituer ses éléments nutritifs. Cependant, ils pratiquaient rarement cette méthode en raison de leurs systèmes de culture intensive et de la nécessité de maximiser l'exploitation de leurs petits lopins de terre (habituellement entre un et deux hectares). Après avoir cultivé des légumes exotiques durant les années 70, un certain nombre d’agriculteurs avaient cherché les moyens d’améliorer le sol sans recourir à la jachère. Durant les enquêtes sur le terrain dans cette commune, les agriculteurs locaux ont indiqué que la culture des légumes traditionnels était bénéfique pour les sols.

Innovations dans l'amélioration des sols

Par un processus d'expérimentation, les agriculteurs ont constaté qu'en enfouissant à nouveau la matière organique des plantes dans le sol après la récolte, ils amélioraient la teneur nutritive du sol, ce qui est démontré par le fait que les légumes plantés sur un sol dans lequel la matière organique avait été enfouie donnaient un meilleur rendement que les mêmes légumes plantés sur un sol dans lequel aucune matière organique n'avait été enfouie. Après plus d'expérimentation, les agriculteurs ont conclu que lorsque la matière organique des récoltes de légumes traditionnels était enfouie dans le sol, le rendement suivant était meilleur que lorsque la matière organique des récoltes des légumes exotiques ou d'autres récoltes était enfouie dans le sol. Cependant, les agriculteurs s’étaient rendus compte que certaines pratiques de récolte (notamment le déracinement de toute la plante, par opposition à la cueillette des fruits et des feuilles) réduisaient la quantité de matière organique disponible et par conséquent, il leur fallait trouver une solution de rechange pour certaines des plantes cultivées.
Les agriculteurs ont en outre précisé qu'ils alternaient à tour de rôle la culture de divers légumes exotiques avec la culture des légumes traditionnels parce qu'ils avaient observé que les premiers poussaient mieux lorsque l’on procédait ainsi. L'expérimentation de la rotation des cultures a conduit les agriculteurs à croire que cette activité était bénéfique pour le sol et améliorait les rendements des cultures pratiquées de cette manière, comparé aux situations où il n’y a pas de rotation des cultures. Plus d'expérimentation a conduit les agriculteurs à conclure qu’en pratiquant la rotation des légumes exotiques avec certains légumes traditionnels spécifiques, le résultat était que les légumes exotiques poussaient mieux et donnaient un meilleur rendement comparé aux situations où ils étaient plantés sur un sol qui n'avait pas hébergé auparavant ces légumes traditionnels spécifiques. Les agriculteurs locaux ont donné l’exemple de la rotation des haricots verts (Phaseolus vulgarus), de l'Ebugga (Amarantus dubius), et des tomates (Lycopersicum lycopersicon) dans cet ordre parce que l'Ebugga semblait ajouter des propriétés bénéfiques au sol qui faisaient mieux pousser les deux autres cultures. Les agriculteurs pensaient que l’Ebugga neutralisait le sol lorsqu’il était planté après les haricots verts, préparant de ce fait le sol pour les tomates. Ils ont précisé que certains légumes exotiques et traditionnels extrayaient des éléments nutritifs du sol, qui sont essentiels pour la poursuite d’une croissance optimale de ces cultures. La rotation des légumes traditionnels spécifiques et des légumes exotiques semblait remplacer les éléments nutritifs perdus, avec pour résultat de bons rendements comparé aux situations où un tel système de rotation n'était pas pratiqué. Dans certains cas, les légumes exotiques et les légumes traditionnels facilitent le développement mutuel et la croissance optimale de chacun.

Partage des innovations

Les agriculteurs des communes de l’étude ont indiqué qu'ils n'avaient aucun réseau formel ou association d’agriculteurs et donc aucun moyen formel de partager l'information agricole. Cependant, ils ont reconnu que l'information agricole, y compris les innovations telles que celles décrites ci-dessus, étaient partagées de manière informelle. Généralement, un agriculteur partagera l'information avec un voisin, les membres de sa famille ou ses amis qui à leur tour partageront la même information avec leurs voisins, les membres de leurs familles et leurs amis. La présence d'un agent d’encadrement agricole dans la commune, qui convoque de temps en temps des réunions avec les agriculteurs, leur offrait l’occasion de partager l'information. Quelques agriculteurs ont indiqué qu'ils partageaient l'information avec des agriculteurs d'autres communes et districts lorsqu’ils se rencontraient au marché de Kampala. Les agriculteurs qui ont assisté aux ateliers organisés pour la présente étude ont indiqué qu'ils étaient tous conscients des avantages des deux méthodes d'amélioration de la qualité du sol. Les femmes résidentes étaient intrinsèquement impliquées dans l'agriculture, assurant habituellement la plus grosse partie de la main d’œuvre. Elles ont rapporté qu'elles partageaient souvent l'information agricole au cours de leurs réunions avec d'autres femmes appartenant aux mêmes groupes sociaux ou clubs.


Quelques leçons apprises

Quelques leçons significatives peuvent être tirées des expériences des agriculteurs pour améliorer la qualité de leurs sols:

  • Les légumes traditionnels constituent une ressource importante pour la promotion de la sécurité alimentaire et pour le maintien de la qualité des sols, assurant ainsi que l'agriculture pourra continuer à contribuer à la sécurité alimentaire;
  • Par l'expérimentation les agriculteurs peuvent identifier les propriétés importantes des légumes traditionnels et des légumes exotiques qui rendent la production combinée de ces deux espèces mutuellement bénéfique, tout en améliorant la qualité du sol;
  • Les intrants agricoles modernes souvent chers n'empêchent pas les agriculteurs de cultiver efficacement et de produire des récoltes commercialisables ; au contraire cela les encourage à innover en utilisant les ressources locales disponibles;
  • Les agriculteurs innovent continuellement pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Dans le cas cité ici les agriculteurs ont réussi à améliorer le sol en enfouissant par labourage la matière organique des plantes cultivées mais lorsque la matière organique est devenue rare ils ont identifié une méthode alternative, la rotation des cultures, par l'expérimentation.
  • Bien que les agriculteurs n'avaient aucun réseau formel pour partager leurs connaissances, les échanges entre amis, voisins et la famille semblent être une méthode efficace, dans la mesure où les agriculteurs qui ont assisté aux ateliers ont indiqué qu’ils en étaient conscients et qu’ils utilisaient ces échanges et d'autres pratiques.

Futures étapes

Etant donné l’objectif premier de cette étude les chercheurs n’ont pas eu le loisir de travailler avec les agriculteurs sur une longue période de temps afin de vérifier scientifiquement si les cultures identifiées ont réellement la capacité de faire ce que les agriculteurs prétendent qu’elles font. S’agissant du système de rotation des cultures décrit plus haut, Amarantus sp. est connu pour avoir certaines allomones vis à vis d'autres cultures par lesquelles sa présence dans le sol a un effet direct sur les éléments nutritifs du sol et ainsi sur les cultures plantées sur le même sol la saison suivante; selon la culture concernée, ces effets peuvent être positifs ou négatifs. Amarantus sp est également connu pour supprimer dans le sol les populations du nématode de la nodosité des racines (un parasite fréquent chez les tomates). Il est clair que les agriculteurs ont observé les effets des différentes plantes les unes sur les autres, mais ce qui n'est pas clair c’est ce qui se produit réellement en termes scientifiques – c.à.d. les plantes ont-elles un effet fertilisant ou pesticide (par un processus de bio-fumigation)? Étant donné que la plupart de ces légumes traditionnels sont cultivés dans beaucoup d'autres régions de l'Ouganda (Rubaihayo et al., 2003) et aussi dans un certain nombre de pays de l’Afrique sub-saharienne (Chweya et Eyzaguirre, 1999) un tel processus de vérification est nécessaire de manière à ce que, si ces découvertes sont avérées justes, les résultats puissent être reproduits dans ces régions, si les agriculteurs locaux n'utilisent pas déjà ces techniques.


Les résidents de la commune de l’étude ont précisé que les services de vulgarisation agricole ne leur sont parvenus qu’au milieu des années 90 et que les agriculteurs de la commune avaient développé et continuaient toujours à développer un certain nombre de stratégies afin d’améliorer leur culture des légumes traditionnels et exotiques. Ces stratégies et d'autres innovations développées par les agriculteurs locaux doivent être identifiées et leur utilité vérifiée. Les chercheurs pourront alors examiner comment ils peuvent collaborer avec les agriculteurs pour améliorer ces innovations locales. Cependant, les innovations locales ne devraient pas être considérées simplement comme des parties d’un stock de connaissances pouvant être prélevées et simplement transférées à un autre endroit ou à un autre groupe d’agriculteurs. L'étude dans son ensemble plus élargi a montré que l'utilisation de nombreux légumes et la manière de les cultiver étaient entourées de différents rituels et tabous sociaux. L'ignorance de ces éléments pourrait rendre les innovations impraticables lorsqu’elles sont échangées ou " améliorées " par des agents exogènes.


Références:

Chweya, J.A. and Eyzaguirre, P.B. (Eds.) 1999. The biodiversity of traditional leafy vegetables. Rome: International Plant Genetic Resources Institute.

Rubaihayo, E.B. 2002. The Contribution of Indigenous Vegetables to Household Food Security. IK Notes 44, May 2002. Retrieved November 26, 2004 from the World Wide Web: http://www.worldbank.org/afr/ik/index.htm

Rubaihayo, E.B., Hart, T.G.B., Kakonge, E., Kaaya, A., Kawongolo, J., Kabeere, F., Mugisha, J., Tumwiine, J. and Rubaihayo, P. 2003. Development of Mechanisms for sustainable production and utilisation of Indigenous Vegetables and management of their genetic diversity in Uganda. Unpublished report sent to the McKnight Foundation, Washington, USA.


Cet article a été écrit par Tim Hart, Directeur de Recherche principal au " Human Sciences Research Council ", Private Bag X41, Pretoria 0001, South Africa (thart@hsrc.ac.za). Il est extrait d'un rapport non publié par Hart, T, Abaijuka, I, Kawongolo, J, Rubaihayo, E, Kakonge, E & Mugisha, J (2002) " The Identification and Recording of Indigenous Knowledge using Rapid Rural Appraisal Techniques: The cultivation and utilisation of Indigenous vegetables in the Mpigi District, Uganda." L'auteur exprime sa gratitude pour les contributions des chercheurs ougandais de la National Agricultural Research Organisation et de l’Université de Makerere, Kampala.