No. 78    Mars 2005
 
 

Notes CA fournit des rapports périodiques sur les Initiatives en matière de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions de développement et les organisations multilatérales. Les opinions exprimées dans le présent article sont celles des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative. Une page web sur les IK est disponible à l’adresse www.worldbank.org/afr/ik/

 

Afrique du Sud: Approche innovatrice d’un petit exploitant
à la production et à l’exportation de fruits

L’exportation de fruits d’arbres à feuilles caduques de la Province du Cap Ouest de l'Afrique du Sud aux marchés d’Europe, d'Amérique du Nord et d’Asie contribue de manière significative au produit intérieur brut de la Province. Les principaux producteurs pour l'exportation sont les grands fermiers. Même avec le changement des lois et des pratiques discriminatoires en Afrique du Sud après 1994, peu de petits exploitants ont pu pénétrer ce marché. Cela est dû:

  • aux inégalités politiques historiques dont étaient victimes principalement les petits exploitants métis et noirs, en particulier le manque d'accès aux ressources et aux intrants agricoles, parce que la loi les excluait de l'agriculture commerciale traditionnelle;
  • à l'incapacité consécutive des petits exploitants à produire les volumes et, parfois, la qualité requis pour l'exportation;
  • à l'influence significative des économies d'échelle, qui rendait presque impossible pour les petits exploitants de réaliser un bénéfice significatif.
Les quelques petits exploitants qui arrivent à exporter leurs fruits le font par des arrangements collectifs ou individuels avec les grandes exploitations commerciales.

Un exemple de ce type de petit exploitant est Aubrey Billet de Haarlem. Aubrey a commencé à exporter des pommes dans les années 70. Pendant des décennies, il a développé ses propres connaissances et ses propres innovations dans la production des fruits et les arrangements socio-économiques, et a pu ainsi continuer à exporter la majeure partie de sa récolte annuelle de pommes.


Changement dans l'agriculture à Haarlem

La hameau de Haarlem se situe dans l'étroite Vallée de Langkloof et s’est développé autour du poste missionnaire établi par l'Eglise Luthérienne au début des années 1800. Les conditions climatiques presque parfaites, avec des hivers froids et une altitude de 800 m, ont rendu cette région bien connue pour ses pommes et ses pêches de bonne qualité pour l'exportation. Dans les années 70, de nombreux petits exploitants exportaient leurs fruits d’arbres à feuilles caduques en collaboration avec les grands exploitants commerciaux voisins. L'Eglise Luthérienne aida le hameau à acquérir plus de terres afin que les fermiers locaux puissent augmenter leurs exploitations et produire encore plus pour l'exportation.

Cependant, la crise pétrolière vers la fin des années 70, la fermeture de la gare ferroviaire, les sanctions économiques politiquement motivées et le déclin en valeur du Rand sud-africain par rapport aux principales monnaies étrangères conduisirent à la cessation presque complète de la production de fruits d’arbres à feuilles caduques par les petits exploitants de Haarlem. A la date de 1989, la plupart avaient cessé de produire des pommes pour l'exportation. Au début des années 90, beaucoup déracinèrent leurs arbres fruitiers et

s’engagèrent dans la culture de rente sur les terres arables. Aujourd’hui la production agricole a diminué, mais l’agriculture et les emplois associés sont restés des activités économiques importantes. Beaucoup de résidents ont été embauchés dans les grandes exploitations voisines et certains sont employés dans les petites exploitations situées dans Haarlem. La plupart des petits exploitants produisent maintenant du bétail et des légumes pour la consommation des ménages, pour les marchés locaux de produits frais et pour les marchands ambulants. Certains produisent toujours des fruits d’arbres à feuilles caduques pour la consommation domestique et le marché local. Les arbres fruitiers restants sont dispersés et vieux. Aubrey Billet, cependant, exporte toujours des pommes.

Premières innovations

Comme d'autres petits exploitants de Haarlem durant les années 60 et 70, Aubrey utilisait son petit lopin de terre pour produire divers produits pour la consommation domestique et le marché local. Les pratiques agricoles des petits exploitants étaient très limitées parce qu'ils ne pouvaient pas acheter les intrants en petites quantités de la coopérative locale, qui était adaptée à la production à grande échelle et ne fournissait les intrants qu’en grandes quantités. Durant les années 70, Aubrey et d'autres petits exploitants s’entendirent avec un grand fermier pour produire des pommes de haute qualité, que ce dernier achèterait et vendrait sur les marchés nationaux et étrangers. Ces petits exploitants commencèrent à planter un nombre croissant de pommiers. Ceux qui travaillaient comme ouvriers dans les grandes exploitations embauchèrent des résidents locaux pour s’occuper de leurs petits vergers. Les petits exploitants achetaient les petites quantités d'intrants dont ils avaient besoin directement chez le grand fermier. Ainsi, ils pouvaient accéder aux marchés national et d'exportation pour écouler leurs pommes.

Aubrey avait un intérêt particulièrement vif pour la production de pommes, de même que le grand fermier. En raison de leur intérêt mutuel, ces deux hommes qui étaient très différents en termes d’origine socio-culturelle et de statut économique nouèrent une grande amitié qui continue aujourd'hui et se prolonge en amitié entre Aubrey et le fils du fermier, qui gère maintenant la ferme.
Pour pouvoir vendre sur les marchés d'exportation, les fermiers doivent produire des variétés de pomme qui satisfont aux goûts très exigeants et aux préférences des consommateurs. En raison des changements dans les préférences des consommateurs, les fermiers doivent investir dans de nouvelles variétés de pomme tous les 10–12 ans. Les petits exploitants sans ressources avec peu de terres et confrontés aux coûts élevés des intrants ne peuvent pas se permettre de faire ces changements.

Aubrey avait planté la plupart de ses pommiers existants, de la variété Starking, au milieu des années 80. Lorsque la demande sur le marché de pommes Starking diminua, il voulut changer à la variété Granny Smith, mais ne pouvait se permettre de remplacer que seulement quelques arbres dans l’immédiat. Il décida donc d'expérimenter la greffe de greffons (scions) de Granny Smith à ses arbres existants de Starking.

Il avait entendu parler de la technique du greffage en discutant de production de pommes avec son ami grand fermier. Il s’y entraîna et devint bientôt un expert dans l’utilisation de cette technique. Plutôt que de dépenser de l'argent pour acheter des scions préparés dans une pépinière, il demanda à son ami s' il pouvait choisir des scions potentiels à partir des pousses de jeunes arbres taillés en juillet à la ferme du grand fermier. Il conserva les scions dans le bac à légumes de son réfrigérateur (où la température ne descend jamais en-dessous de 5° C) jusqu'en Septembre/Octobre, puis les greffa sur ses pommiers Starking. De ses discussions avec son ami, il avait appris que les pépinières conservaient leurs scions d’une manière semblable avant le greffage, mais utilisaient un dispositif spécial de conservation trop coûteux pour lui.

Après quelques essais, Aubrey découvrit qu'il devait utiliser de jeunes scions, pas vieux de plus d'un an, et localiser un endroit sur l'arbre qui prendrait une nouvelle pousse, c.-à-d. là où une nouvelle branche ou une nouvelle pousse émergeait. Il devait également s'assurer que l’entaille faite sur l'arbre correspondait presque parfaitement à la coupe sur le scion, de sorte que le scion nouvellement greffé prenne facilement. Comme Aubrey n’avait pas les moyens de s’acheter un couteau de greffe, il utilisa un couteau effilé de cuisine qui effectuait des coupes aussi nettes qu’une lame de rasoir ce qui assurait un bon ajustement. Il remarqua que, lorsqu’il changeait les variétés de pomme en greffant aux arbres existants, il pouvait récolter des fruits convenables deux à trois saisons après le greffage. C'était plus rentable pour lui que de remplacer les arbres, qui devaient être achetés dans une pépinière et desquels il ne pouvait récolter de fruits que seulement quatre à cinq saisons après la plantation. Il acheta, cependant, quelques pieds de Granny Smith pour remplacer certains de ses arbres de Starking plus vieux.

Extension

Quelques années après le greffage de Granny Smith sur des arbres de Starking, la préférence du marché avait changé une fois de plus. Une nouvelle variété, Royal Gala, devint populaire auprès des consommateurs locaux et étrangers. Aubrey se procura quelques scions de Royal Gala chez son ami et greffa ces derniers sur des Starking et sur quelques arbres de Granny Smith. Il greffa également quelques uns sur quelques arbres de Starking qui produisaient des pommes Granny Smith, avec pour résultat un arbre produisant les deux variétés sur le même porte-greffe. Il constata qu'il pouvait récolter les pommes Royal Gala deux saisons après la greffe. Cependant, il rencontra quelques problèmes avec les arbres sur lesquels il avait greffé des Granny Smith et des Royal Gala. Chaque variété réagit différemment aux parasites et aux maladies et a donc besoin d'un programme différent de traitement. Si des cultivars précoces et tardifs sont cultivés sur le même arbre, le traitement en temps opportun pour une variété affecte la qualité et la taille de l'autre. Cela avait de sérieuses implications financières. Aussi, bien qu'il pouvait greffer avec succès deux variétés sur le même arbre, sa connaissance de la lutte contre les parasites et les maladies des plantes l'amena à décider d'utiliser seulement une variété par arbre. Il greffa donc le Royal Gala uniquement aux arbres restants de Starking.

Quand greffer et quand remplacer les arbres

En dépit de son succès avec la technique du greffage, Aubrey voit cela comme une solution à court terme. Il avait remarqué qu’un nouveau porte-greffe nouvellement planté, avec un scion pré-greffé, produisait un meilleur rendement et des fruits d’une meilleure qualité sur une période plus longue par rapport à un de ses " arbres innovateurs ". Il suggère que ces arbres soient remplacés par de nouveaux arbres lorsque les porte-greffes ont environ 20 ans. Selon son expérience, la qualité et la quantité des fruits commencent à baisser au cours des années suivantes. La plupart des arbres auxquels il avait greffé une nouvelle variété avaient alors dix ans. Le greffage donne en effet à chaque arbre dix années supplémentaires de vie productive avec une variété différente actuellement en très grande demande auprès des consommateurs. En économisant sur ses revenus, il pourrait acheter des arbres de remplacement lorsque la production de ses " arbres innovateurs " commencerait à diminuer. Il n'avait pas essayé de greffer sur les nouveaux arbres, étant donné que ceux-ci avaient été achetés avec la variété exigée par le marché déjà pré-greffée dessus.

Quelques leçons apprises

Durant les douze années où Aubrey Billet a expérimenté et greffé ses arbres de cette façon, il a fait un certain nombre d’observations importantes:

  • Le greffage fait économiser de l'argent, dans la mesure où il n’est plus nécessaire d’acheter de nouveaux arbres immédiatement lorsque la demande du marché change. Il peut acheter ces derniers seulement lorsqu’il a assez d'argent. Puisqu'il est difficile pour un petit exploitant d’obtenir un prêt, il a besoin de suffisamment d'argent comptant pour acheter les intrants nécessaires pour produire pour le marché national et pour l’exportation;
  • L’utilisation des ressources localement disponibles (dans ce cas, les scions d'un ami fermier) réduit quelque peu la dépendance vis à vis des ressources extérieures. Aubrey pouvait choisir de jeunes scions ayant un matériel génétique de qualité, dans la mesure où son ami n’utilisait que des variétés approuvées par les pépinières;
  • Lorsque l’on greffe une nouvelle variété sur un vieil arbre, seule la variété nouvellement greffée doit porter des fruits. Les jeunes pousses/bourgeons qui portent des fruits de la variété originale doivent être coupés. Autrement, on rencontre les mêmes problèmes que lorsque l’on greffe plus d'une variété sur le même arbre;
  • L’état de l'arbre est un autre facteur important. Les vieux arbres ou les arbres endommagés doivent être remplacés, car ils produisent des fruits de qualité inférieure lorsqu’une nouvelle variété est greffée dessus.
    Les rapports sociaux qui se sont développés entre deux fermiers venant de milieux tout à fait différents et ne disposant pas des mêmes ressources mais partagent le même intérêt pour la production des pommes ont joué un rôle central dans l'accès d'Aubrey aux matériaux et aux idées qu'il a pu intégrer dans ses connaissances locales et développer ainsi ses innovations. Ces rapports lui ont également donné accès à un marché relativement fermé. Ce genre de rapports et d’échange de connaissances entre fermiers sont importants s'ils veulent survivre à une époque où la recherche et les services d’encadrement agricole sont de plus en plus réduits.

Partage des innovations

Seul un autre petit fermier de Haarlem cultive toujours des pommes pour un but commercial. Du fait qu'il produit pour le marché local, son produit n'a pas besoin d'être d'une aussi haute qualité que celle exigée pour l'exportation. Quelques petits fermiers de Haarlem produisent des pêches et des prunes, mais la plupart cultivent des légumes tels que des pommes de terre et des oignons. Par conséquent, il y a actuellement peu d'intérêt au niveau local pour les idées d'Aubrey. Cependant, quelques petits exploitants produisant des drupes à noyau pourraient peut-être essayer son innovation dans la technique du greffage pour voir si elle peut être appliquée avec succès à leurs types de fruits.

Les temps ont également changé à Haarlem, et la réforme sociale en Afrique du Sud a permis à quelques petits exploitants d’obtenir des prêts et un certain soutien du gouvernement. Cela signifie qu'ils sont dans une meilleure position que Aubrey pour acheter des arbres lorsque cela est nécessaire. Bien que certains ménages individuels moins chanceux pourraient s’intéresser aux techniques de greffage d'Aubrey, la réforme sociale n'a pas été suffisamment large pour leur donner accès à des terres sur lesquelles planter leurs arbres fruitiers.

En renforçant ses connaissances par sa propre expérimentation, et sans l’appui direct des services d'encadrement et de recherche agricoles, Aubrey a continué à produire des pommes pour le marché pendant que la plupart de ses camarades petits exploitants cherchaient d'autres solutions de rechange pour maintenir leurs moyens de subsistance. Son innovation lui a permis d’assurer les moyens d’existence de sa famille et l'éducation de ses enfants. Malheureusement, il devra bientôt s'arrêter de produire des pommes en raison de son état de santé et de son âge, et aucun de ses enfants n’est intéressé à poursuivre son œuvre. Il est important que les innovations développées par un petit fermier pour s’adapter à ses conditions spécifiques soient documentées de manière à ce que les petits exploitants faisant face ailleurs aux mêmes circonstances puissent avoir accès à ces connaissances. Ces fermiers peuvent à leur tour innover davantage et améliorer ce que Aubrey a développé. Ses innovations démontrent clairement que les petits exploitants, comme leurs contre-parties scientifiques dans les stations de recherche, sont des expérimentateurs et des innovateurs de plein droit.

Cet article a été écrit par Tim Hart, Senior Research Manager au Human Sciences Research Council, PB X41, Pretoria 0001, South Africa (thart@hsrc.ac.za); Aubrey Billet, un petit producteur de pommes de Haarlem; et Roberta Burgess, Senior Researcher au Agricultural Research Centre Infruitec-Nietvoorbij, Entomology Division, PB X5026, Stellenbosch 7599, South Africa (burgessr@arc.agric.za).