N° 72 Septembre 2004
 
 
IK Notes fournit des rapports périodiques sur les Initiatives en matière de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions de développement et les organisations multilatérales. Les opinions exprimées dans le présent article sont celles des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative. Une page web sur les IK est disponible à l’adresse : / / www.worldbank.org/afr / ik/default.htm

Radio régionale en Tunisie: Unir l'innovation locale
et la recherche et développement formels


Lorsque l'Institut des Régions Arides (Institut des Régions Arides, IRA) à Médenine, Tunisie, entreprit d’étudier la dynamique des savoirs locaux (IK) dans les zones rurales marginales du centre et du sud de la Tunisie, il découvrit un grand nombre d'agriculteurs — hommes et femmes — qui développaient leurs propres innovations sans l’appui des services de recherche et de développement formels. Afin de diffuser l’information sur ces innovations et forger des liens entre agriculteurs innovateurs, et entre ces derniers et d'autres chercheurs et vulgarisateurs, l’équipe de recherche multidisciplinaire de l’IRA organisa des visites de terrain. Cependant, un mécanisme de portée beaucoup plus grande pour diffuser et stimuler les idées et les expériences des agriculteurs s'avéra être un programme radio hebdomadaire sur l'innovation agricole.

Dans la mesure où la plupart des agriculteurs innovateurs qui avaient été identifiés vivaient dans la région de la Tunisie couverte par la station radio régionale de Gafsa, l’IRA chercha à collaborer avec cette station radio. Le programme existant sur la " vulgarisation agricole " fut remplacé par un nouveau programme dénommé " Agriculture et Innovation." Le nouveau programme de deux heures était diffusé le même jour de la semaine et à la même heure que l’ancien, et le présentateur de l’ancien programme (EL Ayech Hdaidi) fut chargé d’animer le nouveau programme.

Réduire la distance entre les différentes parties prenantes

L'émission était, en soi, une innovation. C'était la première fois qu'une station radio tunisienne invitait systématiquement des agriculteurs à présenter et à discuter de leurs connaissances et expériences. Dans le passé, c'était des scientifiques et des conseillers techniques qui passaient l'information et les recommandations aux agriculteurs, conformément au modèle classique de " transfert-de-technologie " de la recherche et de la vulgarisation. En Tunisie, comme dans tant d'autres pays du monde, la vulgarisation agricole signifiait parler aux agriculteurs et les enseigner, pas les écouter et apprendre d'eux.

Le programme radio invitait non seulement des agriculteurs à présenter leurs innovations, mais il faisait également participer des chercheurs, des spécialistes de la formation et des agents de développement à des débats sur ces innovations. Parfois ces parties prenantes du développement s’asseyaient ensemble dans le studio de la station; parfois elles participaient par téléphone. Cela signifie que les innovateurs n'avaient pas besoin de parcourir de longues distances jusqu’à la station radio pour partager leurs idées avec d'autres. Les agriculteurs innovateurs et d'autres auditeurs ayant des téléphones pouvaient prendre part aux discussions de n'importe quel endroit de la région.

Afin de stimuler la participation d'autant d'auditeurs que possible, le programme " Agriculture et Innovation " était annoncé dans le bulletin hebdomadaire de l'Union Nationale de l'Agriculture et des Pêches. L’IRA s'assurait également que tous les Départements régionaux de l'Agriculture du centre et du sud de la Tunisie étaient informés des sujets des prochaines émissions, et qu’ils invitaient des membres de leur personnel à y participer.

Les agriculteurs de la région (environ 85 pour cent d’hommes et 15 pour cent de femmes) présentaient une grande diversité d'innovations, y compris comment économiser sur l'utilisation de l'eau dans la production agricole en bour, la gestion de la fertilité des sols, la culture des arbres fruitiers (le greffage d’arbres fruitiers aux racines d'un arbuste indiquant une bonne fertilité et une bonne humidité du sol) et diverses innovations relatives à l’élevage des petits ruminants et à l’apiculture.

Afin d’encourager les auditeurs à suivre attentivement le programme, un système de prix fut institué. Toutes les deux semaines, un prix de 50 dinars tunisiens (environ US$ 35) était décerné à un auditeur qui avait répondu correctement par la poste à une question posée durant l’émission sur les innovateurs et leurs innovations. Non seulement l’IRA mais également la coopérative agricole de Gabès fournissait les prix. Les auditeurs étaient également invités à signaler de nouvelles innovations. Cela s'avéra un bon moyen d'identifier de nouveaux agriculteurs innovateurs, aussi bien hommes que femmes.

Courrier des auditeurs

Après chaque émission hebdomadaire, Radio Gafsa recevait 20 à 30 lettres des auditeurs, la plupart provenant des zones rurales et dont la majorité était de loin envoyées par des femmes. Dans le cas des femmes plus âgées et illettrées, les lettres étaient écrites pour elles par leurs enfants qui allaient à l’école ou par des femmes plus jeunes du village. Certains auditeurs écrivaient pour donner des informations sur leurs propres innovations, et beaucoup demandaient qu’il leur soit offerte une occasion de les présenter à la radio. Les innovations identifiées de cette manière comprenaient des techniques de plantation de cactus et de figuiers, des remèdes locaux contre les maladies de la volaille et des petits ruminants, et la gestion de la culture en bour de vignobles pour produire du vin de table. Certains auditeurs demandaient plus de détails sur des innovations spécifiques qu'ils voulaient essayer eux-mêmes. Certains décrivaient comment ils avaient déjà essayé des innovations présentées à la radio. Celles-ci comprenaient la manière de couver des oeufs de poule dans un tas de fumier sec (voir l’encadré 1), le greffage de prunes et de pêches sur du jujubier (Zizyphus lotus), la plantation d’oliviers sur des pales de cactus, et l'irrigation au goutte-à-goutte avec des bouteilles en plastique.

Plusieurs des lettres présentaient des félicitations et des encouragements aux présentateurs pour qu’ils continuent le programme radio. Quelques auditeurs suggérèrent même de lancer un programme parallèle télévisé pour montrer les meilleures innovations.

Encadré 1: Innovation par une femme — incubation d’œufs de poule dans de la bouse de vache

Mme Mbirika Chokri, une femme de 70 ans habitant Sidi Aich (Gafsa), pratique la culture en bour et se spécialise dans la volaille. De sa propre initiative, elle a développé une méthode d'incubation des œufs de poule dans de la bouse de vache. Elle met les œufs avec un peu de paille dans des sachets en plastique pour préserver l'humidité. Chaque sachet contient 16 à 20 œufs. Elle met les sacs dans de petits trous creusés dans un tas de fumier, les couvre d’un morceau de carton pour les protéger contre d’éventuels dégâts, et recouvre le morceau de carton avec une mince couche de fumier. Chaque jour, elle ouvre les sacs pour vérifier la température des œufs et les retourne pour les aérer. A partir du 20ème jour, les œufs commencent à éclore. Elle met les poussins dans une boîte en carton pour les protéger du froid et les alimente avec du couscous, des légumes, et du pain.

Mbirika avait commencé cette innovation en 1995 lorsqu’une de ses poules, dont les œufs étaient sur le point d’éclore, mourut brusquement. Elle avait alors essayé de sauver les poussins en mettant les œufs dans un tas de bouse sèche. Après quelques jours, les poussins avaient en effet éclos. Ravie de ce succès, elle continua à utiliser la bouse de vache pour faire éclore les œufs et essaya différentes manières d'améliorer la technique. Elle est maintenant une experte qui produit de nombreux poussins de cette manière. Elle n'avait pas été très disposée à partager ses nouvelles connaissances avec ses voisins, mais elle a fièrement accepté la demande de l'IRA de présenter son innovation au cours du programme " Agriculture et Innovation " à Radio Gafsa et plus tard également à la télévision.

Depuis lors, Mme Mbririka a été invitée plusieurs fois à Tunis pour présenter son innovation lors de foires et de réunions agricoles, et a reçu plusieurs prix à ces occasions.

Impact de la radio sur la vulgarisation

Un socio-économiste de l’IRA (Noureddine Nasr) a évalué l'impact du programme radio " Agriculture et Innovation." Il a analysé les lettres des auditeurs pour leur contenu et a rendu visite aux hommes et aux femmes qui avaient présenté leurs innovations à la radio afin de savoir s’ils avaient continué à développer leurs innovations et si d'autres agriculteurs ou agents de vulgarisation leur avaient rendu visite. Il a rendu visite aux auditeurs qui avaient reçu des prix. Il a interviewé des agriculteurs dans les villages le long des routes de Gabès-Gafsa et de Gafsa-Maknassy-Mazouna aux lieux où les agriculteurs se réunissent fréquemment, tels que les boutiques, les sites de reboisement, et les bureaux locaux du service de vulgarisation. Cette évaluation a montré que le programme radio a eu un impact dans quatre principaux domaines.
Fournir l’incitation à continuer d'innover. Pour la plupart des hommes et des femmes agriculteurs qui avaient présenté leurs innovations sur Radio Gafsa, cette expérience avait été une incitation sociale importante. Après l'émission, plusieurs innovateurs ont continué à développer leurs innovations ou ont commencé à en développer de nouvelles (voir l’encadré 2).
Visites d'encouragement aux innovateurs. Après leurs présentations à la radio, la plupart des innovateurs ont reçu des visites d'autres agriculteurs et d’experts. Lors de sa présentation, un innovateur qui distille des plantes cosmétiques avait demandé à d'autres agriculteurs auditeurs s’ils voulaient cultiver ces plantes sur contrat. Quelques jours plus tard, un groupe d’agriculteurs lui rendit visite. Cette visite avait été organisée par l'équipe du Projet Pilote Présidentiel sur la vulgarisation agricole basé à Gafsa, qui enregistre toutes les émissions du programme " Agriculture et Innovation " pour utilisation dans ses ateliers de vulgarisation. Quelques mois plus tard, lorsque le même agriculteur fut interviewé de nouveau à la radio, il rapporta qu'il avait déjà signé des contrats de production avec 20 agriculteurs. Le Directeur du Département régional de l'Agriculture de Gafsa rendit visite à quatre des innovateurs, dont une femme. Ces visites constituaient des incitations aussi bien pour les innovateurs que les agents de vulgarisation, et marquaient le développement de nouveaux rapports entre les agriculteurs, les acteurs du développement, les scientifiques, et les décideurs en matière de politique.
Incitation à l’adoption et à l’adaptation par les auditeurs. L'analyse des résultats de l'enquête et des lettres envoyées à la station radio a montré que plusieurs des auditeurs avaient adopté et, dans beaucoup de cas, adapté les innovations présentées à la radio. Par exemple, on a constaté que plus de 50 agriculteurs hommes et femmes avaient essayé la méthode d'irrigation goutte-à-goutte avec des bouteilles développée par Rgaya Zammouri, une vieille femme du village de Zammour qui avait présenté cette méthode à Radio Gafsa et à la télévision nationale. On a trouvé cinq femmes qui utilisaient la bouse de vache pour couver les œufs de poule, comme décrit à la radio par Mme Mbirika Chokri (voir l’encadré 1).
•Changement d’attitude dans la recherche et la vulgarisation. Les émissions commencèrent également à influencer les attitudes des scientifiques et des agents de développement. Lorsque l’équipe de recherche commença pour la première fois à chercher les innovations locales comme moyens d’impulser le développement rural, cette approche fut fortement critiquée par la majorité du personnel de la recherche et de la vulgarisation conventionnelles, et certains la tournèrent même en ridicule. Après l’identification des premiers innovateurs et particulièrement après le lancement du programme " Agriculture et Innovation ", même certains des membres les plus sceptiques du personnel commencèrent à montrer un intérêt pour cette nouvelle approche à la recherche et développement s’appuyant sur la dynamique des savoirs locaux (IK).

Encadré 2: Incitation des agriculteurs à continuer d'innover

M. Béchir Nasri, un innovateur de la région de Médenine, inventa un nouveau système pour pomper l'eau des citernes et une nouvelle technique pour conserver les alvéoles de cire dans les ruches. Il inventa ensuite un système mécanique simple pour contrôler le minutage et la quantité d'eau utilisée dans l'irrigation localisée, ainsi qu’une technique pour filtrer les sédiments de l'eau de ruissellement afin d'éviter leur dépôt dans les citernes. Avec l’aide de l’équipe de recherche de l'IRA, il perfectionna ses systèmes de pompage de l'eau et d’irrigation.

M. Khlifa Dadi, un innovateur de la région de Mareth, mit au point de nouvelles techniques d'irrigation localisée afin d'économiser l'utilisation de l'eau. Ces techniques étaient des adaptations d'une innovation qu'il avait vue lors d’une visite à un autre innovateur qui avait parlé à la radio.

Mme Naziha El-Fahem accrut ses efforts de production après qu'elle ait été interviewée à la radio au sujet de ses innovations dans l’élevage de volaille. Elle commença à fournir des poussins à d'autres femmes qui avaient commencé à élever de la volaille, profitant d’un programme de micro-crédit aux femmes initié par un projet à Mazouna suite à la présentation de Naziha à la radio.

Mass media et innovation

Les coûts de la première année d’émission sur les innovations locales (5000 dinars tunisiens, soit environ US$ 3.600) ont été couverts sur des fonds de projet. (Les travaux de l'IRA Médenine pour la promotion des innovations locales ont été menés dans le cadre du projet Conservation Locale des Sols et de l’Eau (ISWC) financé par le gouvernement des Pays Bas.) En raison du fait que le programme était si populaire parmi les agriculteurs et les agents de développement, et parce que la station radio avait reçu plus de lettres positives qu'elle n’en avait jamais reçu auparavant, Radio Gafsa décida de poursuivre le programme et de le financer entièrement par ses propres ressources. Le programme est toujours diffusé aujourd'hui (juin 2004).

Depuis janvier 2002, Noureddine Nasr travaille avec l'Institut International des Ressources Génétiques Végétales (IPGRI) comme coordonnateur d'un projet du Fonds pour l’Environnement Mondial / Programme des Nations Unies pour le Développement (FEM-PNUD) dénommé: " Gestion participative des ressources génétiques du palmier-dattier dans les oasis du Maghreb ". Ce projet s’est associé au programme " Agriculture et Innovation " de Radio Gafsa et a développé un programme similaire avec la radio régionale de Ghardaia en Algérie.

Les auditeurs ont demandé non seulement que les émissions de la radio régionale sur les innovations locales soient poursuivies mais également qu'elles soient étendues à plus de stations régionales et à la radio nationale. Cela ne pourra se faire de manière efficace que lorsque les agences de développement et, en particulier, les organisations d’agriculteurs deviendront " co-propriétaires " de ces émissions, en mettant en contact les innovateurs locaux et la station radio, en encourageant les agriculteurs à écouter le programme, et en les aidant à constituer des groupes pour écouter, téléphoner, et prendre part aux débats.

D'autres mass media (la presse et la télévision) devraient être utilisés plus systématiquement pour diffuser le message que des hommes et des femmes agriculteurs prennent des initiatives et utilisent leurs savoirs locaux (IK) et leur créativité pour développer des technologies utiles en vue d’améliorer leurs sources de revenu. Une forte impulsion dans cette direction a été initiée en octobre 2003, lorsque le projet palmier-dattier du Maghreb a organisé un atelier sur la " Sensibilisation du Public à la Conservation de la Biodiversité, " avec le concours de spécialistes des médias de la radio, de la télévision, des journaux et magazines en Tunisie, en Syrie, en Egypte, en Libye, en Algérie, et au Maroc. Lors de cet atelier, un réseau arabe des spécialistes en sensibilisation du public sur l'agro-biodiversité fut créé, sous la coordination de l'IPGRI. Ce réseau offrira beaucoup d’opportunités de faire mieux connaître les innovations locales et les expérimentations menées par les agriculteurs.

Cet article a été écrit par Noureddine Nasr, ancien agronome et géographe à l'Institut des Régions Arides (IRA) basé à Gabès,Tunisie, qui coordonne maintenant le projet IPGRI/GEF-UNDP " Gestion participative des ressources génétiques du palmier-dattier dans les oasis du Maghreb." El Ayech Hdaidi est le Directeur du Centre Tunisien de Formation et de Recyclage Agricole (centre régional de formation agricole) à Gafsa. Ali Ben Ayed est un technicien agricole de l’IRA Gabès Tunisie.

Cet article est une version révisée d'un premier article qui a paru dans le livre Farmer Innovation in Africa (édité par Chris Reij et Ann Waters-Bayer), Earthscan, Londres, 2001.


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