N° 69 Juin 2004
 
 

IK Notes reports periodically on Indigenous Knowledge (IK) initiatives in Sub-Saharan Africa and occasionally on such initiatives outsider the Region. It is published by the Africa Region’s Knowledge and Learning Center as part of an evolving IK partnership between the World Bank, communities, NGOs, development institutions and multilateral organizations. The views expressed in this article are those of the authors and should not be attributed to the World Bank Group or its partners in this initiative. A webpage on IK is available at http//www.worldbank.org/afr/ik/

 

Les Agriculteurs Comme Partenaires dans le Développement des Connaissances

Il est à la mode de parler de " partenariats " et de " parties prenantes." Malheureusement, les principales parties prenantes — à savoir les agriculteurs — sont souvent ignorées dans le processus de recherche et de développement des connaissances malgré leurs savoirs extrêmement riches.

La connaissance peut être classifiée en (i) connaissance explicite, qui peut être facilement consignée par écrit (par exemple, les livres) et (ii) connaissance tacite, qui ne peut pas toujours être clairement exprimée. Cependant, une bonne partie de cette connaissance " tacite " peut être partagée. La conversion de la connaissance tacite en connaissance explicite s'appelle l' "extériorisation." Les agriculteurs possèdent les deux types de connaissance. Les scientifiques prédéterminent souvent l'ignorance en grande partie parce qu'ils ont peu intérêt à extérioriser les connaissances tacites des agriculteurs. Une nouvelle forme de connaissance est produite lorsque l’on combine (analyse, classe, et intègre) cette connaissance explicite extériorisée de plusieurs individus/entités de manière à créer une " nouvelle connaissance explicite " à partir de la connaissance tacite.

IK Notes fournit des rapports périodiques sur les Initiatives en matière de développement des Savoirs Locaux (IK) en Afrique Sub-Saharienne et occasionnellement sur des initiatives similaires en dehors de la Région. Il est publié par le Africa Region’s Knowledge and Learning Center dans le cadre d’un partenariat évolutif entre la Banque mondiale, les communautés, les ONG, les institutions de développement et les organisations multilatérales. Les opinions exprimées dans le présent article sont celles des auteurs et ne devraient en aucun cas être attribuées au Groupe de la Banque mondiale ou ses partenaires dans cette initiative. Une page web sur les IK est disponible à l’adresse: / / www.worldbank.org/afr / ik/default.htm

Les parties prenantes dans le développement des connaissances agricoles et les conséquences pour le partenariat

Les diverses parties prenantes impliquées dans le développement et l'adoption des technologies/des savoirs-faire agricoles devraient idéalement concentrer leurs efforts sur l’amélioration du sort de tous les partenaires, parmi lesquels les pauvres — dont la plupart sont de petites familles agricoles/rurales — mais qui constituent une majorité écrasante, ont à peine un quelconque pouvoir. La prémisse du présent article est que le " partenariat " et " les concepts de participation " ont été plutôt insuffisamment pratiqués par certaines parties prenantes — par exemple, les scientifiques et les gestionnaires du développement — au détriment des bénéficiaires finaux, les agriculteurs, particulièrement les petits exploitants/les petites exploitations familiales1. Les parties prenantes ont d’importantes différences dans leurs objectifs, leurs préoccupations, leurs ressources, et leurs niveaux de contrôle et de pouvoir, qui rendent le partenariat précaire au mieux et irréalisable au pire. Par exemple, les objectifs des scientifiques sont généralement de développer de " nouvelles " technologies qui aient un haut rendement (souvent pour la personne concernée), et qui leur apportent des bénéfices en termes de publications, de reconnaissance, de progrès scientifique, etc.,. Pour plusieurs institutions (particulièrement les institutions internationales de recherche agricole), cette approche a été une stratégie délibérée, conforme à leur mandat de développer de telles technologies. Leurs scientifiques développent habituellement ces technologies dans des centres de recherches, où les conditions de gestion, d'approvisionnement en intrants, et de risque sont tout à fait différentes de celles qu’on trouve dans les champs des agriculteurs, bien que l'expérimentation de ces technologies sur des champs de démonstration ou de certains agriculteurs innovateurs aide à réduire partiellement ces différences. Leur tâche est rendue plus difficile par des facteurs tels que: (a) leur perspective partielle (le fait de ne considérer qu’un seul produit ou même un seul système agricole, en ignorant souvent le système d’exploitation familiale qui est central à l’ensemble du processus de prise de décision de la famille exploitante); et (b) la grande diversité des contraintes naturelles, sociales, culturelles, et économiques dans lesquelles les agriculteurs travaillent.

Les chercheurs, les éducateurs et les chefs de projet concernés sont probablement des experts dans leurs propres domaines, et par conséquent ont tendance à regarder l’agriculteur comme un partenaire ignorant, qui ne peut qu’apprendre (et implicitement, profiter) d'eux. Ils perçoivent donc le processus du développement et du transfert des connaissances comme une voie à sens unique. Leurs risques en cas d'échec d'une nouvelle technologie sont relativement minimes; par contre, pour le pauvre petit exploitant, c'est une question de survie. D’autre part, les scientifiques et les responsables du développement sont habituellement inconscients ou indifférents au système de valeurs et au génie locaux. Par conséquent, leur approche (diagnostic du problème, définition des objectifs, rythme du développement et adoption de la technologie) souffre de ce qu’on appelle " l’attitude de l’expert externe." Au lieu d’être des partenaires, ils agissent souvent comme des joueurs appartenant à des équipes différentes. Le problème est aggravé par les différences au sein des communautés d'exploitants agricoles. Par exemple, les familles de petits exploitants ne forment pas une entité uniforme mais plutôt un ensemble extrêmement hétérogène en termes de leurs (a) objectifs; (b) leur dotation en ressources; (c) leur taille et la composition des familles; (d) leur éducation formelle et informelle; et (e) leur environnement naturel, social, ethnique et de politique. Les savoirs locaux qu'ils ont développés et acquis au fil des générations sont donc extrêmement divers; ils sont conditionnés par et conçus en fonction des facteurs ci-dessus mentionnés. Dans le cadre ci-dessus décrit et au regard de leur niveau actuel de connaissance/d’information, la plupart des agriculteurs travaillent à leur niveau optimal/presque optimal en termes de l’ensemble de leurs activités d’exploitation familiale. Etant donné leurs niveaux généralisés de pauvreté et leurs situations économiques précaires, ils essayent de suivre un système qui leur permette une survie durable et s'adaptent continuellement aux circonstances changeantes. Ainsi donc leurs connaissances, bien que probablement traditionnelles, sont loin d’être statiques.

Caractéristiques souhaitables d'une technologie facile à utiliser pour les exploitations agricoles familiales

Du point de vue d'un agriculteur, on peut dire qu'une nouvelle technologie est viable si elle passe les tests décisifs de: (a) la faisabilité technique compte tenu de la capacité d'absorption actuelle/potentielle de l’agriculteur; (b) d’être relativement moins chargée de risques; (c) la rentabilité économique; (d) l’acceptabilité sociale; et (e) d’être sans danger pour l’environnement. Quelques technologies sont examinées dans le tableau ci-joint en termes de certaines de ces caractéristiques en supposant qu’elles sont déjà techniquement faisables. Une technologie idéale pour les agriculteurs serait naturellement celle qui, de leur point de vue, combine toutes ces vertus dans la mesure du possible. L’importance accordée par les agriculteurs à ces caractéristiques variera selon leur dotation en ressources, leur situation sociale, leurs priorités familiales, etc... Par conséquent, il n’existe aucune technologie qui soit parfaitement appropriée et acceptable pour tous les agriculteurs même dans une région ou une localité donnée. Cependant, l’on peut conclure sans risque de se tromper que les " nouvelles " technologies presque idéales sont probablement celles qui sont une amélioration des technologies déjà utilisées par ou sont familières aux familles exploitantes et pour lesquelles les conditions préalables supplémentaires d'adoption (approvisionnement en intrants, commercialisation, etc...) sont assurées. Le développement de telles technologies exige que l’on écoute les agriculteurs, que l’on analyse les raisons de leur utilisation actuelle, que l’on mette à profit leurs savoirs locaux, que l’on trouve quelles sont leurs contraintes, que l’on coopère avec eux, que l’on stimule leur potentiel d’innovation et que l’on évalue soigneusement leur capacité d'absorption.

Quelques exemples en provenance de l'Inde démontrent pourquoi lorsqu’elles sont introduites, les technologies inappropriées ne sont pas acceptées par les agriculteurs.

Exemples de quelques expériences

Variétés de maïs et de blé à haut rendement.
L'Inde a introduit vers la fin des années 60 des variétés hybrides de maïs à haut rendement (HYV). Pour réaliser leur pleine capacité de rendement, ces variétés avaient besoin d’une gestion de l'eau minutieusement contrôlée et d'un dosage relativement élevé d'engrais. Les agriculteurs devaient acheter de nouvelles semences chaque année. Les épis des nouvelles variétés étaient trop gros pour être grillés et également moins savoureux. Quelques types de variétés composées, développées suite à cette expérience, bien que n’ayant pas un rendement aussi élevé, résolurent certains des problèmes.

Les premières variétés de blé HYV, introduites à peu près au même moment en Inde, étaient relativement plus faciles à cultiver. Elles n'exigeaient pas d'achat de semences chaque année, mais étaient sensibles aux sols détrempés. Leur couleur était rougeâtre, différente de la couleur ambre préférée des variétés locales. Les variétés de blé à haut rendement sans barbes avaient une production élevée de grain, mais n’avaient pratiquement pas de paille. Celles-ci auraient été convenables pour les fermes fortement mécanisées des pays développés, où la paille est peu utilisée. Mais pour l’agriculteur indien, la paille est d’une grande valeur pour l'alimentation du bétail, comme chaume pour la couverture des toits, comme combustible. En conséquence, les scientifiques indiens mirent au point des variétés naines à couleur ambre.

Diverses expériences avec deux variétés de riz.
Les scientifiques indiens préféraient et encourageaient fortement la culture du IR8, une des premières variétés de riz HYV développées par l'Institut International de Recherche sur le Riz aux Philippines. Cette variété produisait de gros grains mais était facilement attaquée par les parasites et les maladies. L'adoption de cette variété par les agriculteurs se fit progressivement. L'histoire d’une autre variété, le Mahsuri, est différente. Cela démontre que si la nouvelle technologie satisfait les besoins des agriculteurs, ils l'adopteront même lorsqu'elle n'est pas celle préférée par les scientifiques. L'exemple le plus frappant est la variété paddy du Mahsuri qui fut introduite en Inde à partir de la Malaisie pour des essais au cours des années 1967–68. Après deux années d’essais, cette variété fut rejetée par les sélectionneurs de riz à cause du comportement de sa verse. Mais d’une façon ou d'une autre la semence parvint jusqu’à quelques villages par un ouvrier agricole de l’Andhra Pradesh. Les agriculteurs qui l'essayèrent trouvèrent sa performance excellente. En conséquence, elle se répandit de l'Andhra Pradesh à Orissa, puis au Bengale occidental, au Bihar, dans l'Uttar Pradesh et dans certaines régions du Madhya Pradesh. La conséquence de cette vulgarisation agriculteur –à- agriculteur, le Mahsuri est maintenant la troisième variété de riz la plus populaire auprès des agriculteurs indiens, après les variétés naines IR8 et Jaya. Sa taille habituellement semi-haute, son tallage élevé, sa panicule épaisse, son haut rendement à l’usinage et l’excellente qualité de ses grains font qu’elle est bien appréciée des agriculteurs. (Maurya, D.M. " The innovative approach of Indian farmers " dans Chambers, R. et al., Farmer First, London, Intermediate Technology Publications, 1989)

Introduction de la race Jersey dans l’Himachal Pradesh.
Les petits agriculteurs de l'Etat de Himachal Pradesh pratiquent un mélange d’agriculture et d'exploitation laitière et entretiennent habituellement une paire de bœufs de trait. Afin d'améliorer leurs revenus et leur état nutritionnel, un projet de développement introduisit des vaches de pure race Jersey. Ce sont des vaches à haut rendement laitier, qui exigent un bon entretien, et n'ont pas de bosse. Cependant, malgré sa haute capacité de production laitière et les subventions accordées pour l'achat et l'alimentation, cette race n'a pas été bien accueillie par les agriculteurs. Sa progéniture masculine, sans bosse, ne pouvait pas être utilisée pour les travaux de trait (labour, battage, transport, etc.). Les scientifiques prirent note de l'attitude des agriculteurs et expérimentèrent un croisement entre les vaches Jersey et la race locale. Ces animaux métissés, malgré leur rendement inférieur en lait par rapport à la pure race Jersey, furent plus largement acceptés par les agriculteurs, parce qu'ils avaient une bosse et pouvaient être utilisés à la fois pour le lait et comme animaux de trait.

Quelques leçons apprises

L’on ne peut pas s’attendre à ce que les agriculteurs adoptent aveuglément des technologies développées et propagées par des parties prenantes dont les objectifs, les intérêts, et les contraintes sont souvent très différents des leurs. Si les scientifiques, les planificateurs du développement et les responsables, souhaitent développer de " nouvelles " connaissances pour les agriculteurs/les petites exploitations familiales, ils devraient d'abord regarder ce que font les agriculteurs, comment ils le font, et comprendre les raisons de leurs approches — et toute proposition y relative devrait avoir un sens dans ce contexte. Les agriculteurs ont besoin d'options qui aient plus de sens et pas de prescriptions. De telles options peuvent être développées au mieux avec leur participation et par le partage des connaissances en tant que vrais partenaires, prêts à partager à la fois les bénéfices et les risques.

1. Bien que les activités agricoles soient un sous-ensemble des activités des petites exploitations familiales, les deux termes sont utilisés ici de façon interchangeable.

Caractéristiques des systèmes de culture/d’exploitation agricole à différentes étapes de développement technologique

Système Productivité§ (par unité de terre)   Stabilité (vis-à-vis du risque) Viabilité* Equitabilité / Acceptabilité Sociale

1 Culture itinérante

2 Système traditionnel de culture à base de riz sur bas-fonds

Faible

 

 

Moyen

Variable (habituellement moins risqué)

 

Moyen

Eleve

 

 

Eleve

Eleve

 

 

Moyen

3 Première génération de variétés améliorées de riz introduites dans le système 2

4 Variétés améliorées modernes de riz introduites dans le système 2

Eleve

 

 

Eleve

Faible

 

 

 

Faible à moyen **

Faible***

 

 

Eleve

Faible

 

 

Moyen

5 Variétés génétiquement modifiées

6 Système de culture idéal

Eleve

 

Eleve

Faible ***

 

Élevé

Variable (faible en termes d'adoption)

Élevé

 

Faible

 

Eleve

7 Système idéal de petite exploitation familiale   Élevé (niveau compatible avec l'utilisation optimale de toutes les ressources du ménage et pas simplement par unité de terre) ; Élevé (au moins assurant un niveau minimum de subsistance) Elevé en termes d'adoption; Moyen en termes de durée dans le temps Moyen à élevé selon les différents milieux socio-culturels

§ Une productivité élevée n'est pas synonyme de rentabilité élevée.
* La viabilité a plusieurs dimensions. Ici, le terme est utilisé par rapport à l'environnement et à l'adoption.
** En raison de la dépendance accrue à l’égard de facteurs externes (approvisionnement en intrants, commercialisation, etc.).
*** Beaucoup nécessitent des intrants spéciaux.
Source: Abondamment adapté de Beets, W. C. Raising and Sustaining Productivity of Smallholder Farming Systems in the Tropics, Alkamaar, 1990.

Cet article a été écrit par Ramesh C. Agrawal, Professeur Emérite à Humboldt University Berlin, Faculty of Agricultural and Horticultural Sciences; Center for Advanced Training in Agricultural Development. Pour plus d'information, contacter: rcagrawal@web.de Weisswasserweg 47, D 12205, Berlin, Germany. L'auteur a présenté cet article au Deutscher Tropentag 1999 et l'a adapté pour la série IK Notes.